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Carte de l'Europe sur fond de foule.
© Médiathèque Commission européenne.
De la chrétienté au début du XVIIIe siècle
Au départ, l'Europe coïncide avec la chrétienté, héritière de la culture gréco-romaine. Sur le plan des comportements familiaux, cette tradition a favorisé l'émergence d'une certaine unité dans l'insti-tution matrimoniale et dans les conceptions de la parenté. La reconnaissance par les clercs de la libre formation du couple est à l'origine de la cellule conjugale occidentale et d'une relation privilégiée des parents et des enfants.
Cependant, les modalités de l'insertion familiale des couples variaient beaucoup d'une région à l'autre, notamment sur le plan de la cohabitation entre générations. Autre divergence notable : l'âge des femmes au mariage. Du XVIe au XVIIIe siècle, il s'est progressivement élevé en Occident, alors que les jeunes filles d'Europe orientale ont continué à s'unir au sortir de l'adolescence. À l'Ouest, le mariage tardif a fini par devenir un trait culturel, une norme : même dans l'euphorie nuptiale des années 1960, les nouvelles mariées d'Europe occidentale avaient deux ans de plus que celles de Russie, de Pologne ou de Hongrie et l'écart a doublé par la suite. Mais, désormais, le choix du mariage n'est plus dans bien des pays européens qu'une option parmi d'autres.
Les autres caractéristiques démographiques de l'Europe étaient-elles avant 1800 si différentes de celles des autres continents ? Une fécondité forte et une mortalité élevée, comme on en observait dans tout le monde chrétien, ne constituaient pas à ce moment un phénomène bien exceptionnel. à quelques nuances près, c'était un modèle universel. Comment aller au-delà d'incertaines suppositions sur l'éventuelle avance de l'Occident ? Les chiffres n'incitent pas à proclamer que l'Europe était, sur le plan démographique, plus dynamique que les autres continents : sa part dans le total mondial s'est stabilisée à 16 %, du Moyen âge au début du XVIIIe siècle. La divergence s'amorce après 1700.
De l'Europe pré-industrielle au XXIe siècle
Dans l'Europe de l'époque pré-industrielle bénéficiant d'une ouverture économique et d'une aptitude à la conquête, les différenciations démographiques résultaient prioritairement de contraintes presque physiques et d'usages souvent locaux. Cependant, certaines populations urbaines contribuaient déjà à modifier les cultures traditionnelles, à remettre en question le respect ancestral des mystères de la fécondité. Ainsi vit-on, très tôt, se révéler dans quelques cités pionnières les effets d'une limitation volontaire des naissances. Cependant, la surprenante croissance observée de 1750 à 1914 dans la plupart des pays contribue à définir un modèle unifiant des comportements européens1. Encore faudrait-il tenir compte des dizaines de millions d'émigrés européens qui ont alors peuplé les Nouveaux Mondes : leur présence dans les autres continents, qu'ils soient colonisateurs ou émigrés, a contribué à démultiplier l'image de l'Européen. Cette explosion vitale permet de définir un tangible facteur d'unité dans un ensemble démographique par ailleurs assez disparate.
L'essor urbain reflète aussi la singularité démographique de l'Europe. Déjà en 1800, la proportion de population urbaine était plus élevée dans le Vieux Continent (12 %) que dans le reste du monde (8,5 % en moyenne). En 1914, l'écart était devenu tout à fait considérable, l'Europe comptant plus de 30 % d'urbains (41 % sans la Russie) alors que le pourcentage de citadins restait probablement inférieur à 10 % en Afrique et en Asie. Les écarts se sont resserrés depuis2, mais l'urbanisation du Tiers Monde n'a pas le même sens que celle des pays européens.
Le changement survenu dans toute l'Europe a été généralement brutal ; il s'est d'abord traduit par une forte augmentation de la population liée au recul de la mortalité, puis par une chute profonde de la fécondité atteignant en ordre dispersé tous les pays, sauf la France, où la mortalité et la fécondité ont décliné simultanément et où la contraception a triomphé beaucoup plus tôt qu'ailleurs. Mais in fine les comportements malthusiens ont triomphé partout en Europe.
En ce début du XXIe siècle, dans aucun des pays d'Europe, à l'exception de l'Albanie, l'indice conjoncturel de fécondité ne signale un niveau compatible avec la reproduction de la population. Dans 11 pays européens sur 34, dont trois grands états (Allemagne, Italie et Russie), la natalité a été en 1996 inférieure à la mortalité. Enfin, fait notable, en 1997, pour la première fois depuis trois siècles, en temps de paix, la population de l'Europe a décru. Ce qui pose aux Européens et bientôt à l'ensemble des humains le problème de leur avenir : la question si souvent soulevée des retraites n'est qu'une péripétie d'une rupture sans précédent, d'un vieillissement des populations vérifié ici, prévisible ailleurs, dont les conséquences ne sont pas encore toutes entrevues.
Jean-Pierre Bardet et Jacques Dupâquier, Histoire des populations de l'Europe, 3 volumes, Paris, Editions Fayard, 1997-1999.
Jean-Pierre Bardet
Directeur du Centre Roland-Mousnier histoire et civilisation
CNRS-Université Paris 4
Mél : j.p.ba@wanadoo.fr