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L'humanitaire expert : des victimes plus abstraites

La conception du dévouement humanitaire a beaucoup évolué depuis une vingtaine d'années. De nouveaux modes de perception des « autres à aider » et des rôles à tenir à leur égard ont bouleversé les rapports instaurés avec eux au point d'en faire les grands absents des actions engagées pour les « sauver ». Commentaires d'Annie Collovald, maître de conférences au Laboratoire d'analyse des systèmes politiques.

Une réelle transformation de l'humanitaire
Depuis vingt ans, un nouveau mode d'action humanitaire est apparu. Des organisations de solidarité internationale (terme également récent) structurent leur militantisme autour du modèle de l'expertise. Ce qui est nouveau, ce ne sont pas les militants, souvent anciens militants syndicaux ou politiques venus de mouvements chrétiens et tiers-mondistes et reconvertis dans cet humanitaire expert, mais la conception de l'aide à apporter aux plus vulnérables, conception managériale de l'efficacité militante.

L'expertise du malheur
Les intervenants ne sont plus les représentants des victimes mais des spécialistes de leurs problèmes. Les « aidés » ne sont plus des représentés ayant une voix à faire entendre mais des objets d'expertise. Le discours humanitaire axé sur les « victimes », déclenché par des ONG « urgencières » (Médecins du monde, Médecins sans frontières…) indignées par le sort réservé aux populations civiles lors de guerres ou de catastrophes, s'inscrit dans cette vision fondée sur l'expertise du malheur des autres : les actions se pensent sur le mode de l'assistance professionnelle, sans considérations politiques ni religieuses, en négociant avec tous les pouvoirs en place l'accès aux populations en détresse, jusqu'à parfois « danser avec le diable ». L'accès à cet espace d'intervention tend à devenir sélectif, rejetant les porteurs d'une vision plus socio-politique de l'humanité.

Des victimes abstraites et lointaines
La cause humanitaire s'accompagne d'une mise à distance, d'un effacement des autres vers lesquels ses actions se déploient. Avant la mission, ces autres sont surtout imaginés : le contrôle expert de l'action passe avant l'interaction avec ceux qu'il faut aider et la connaissance de leur vie.

La mission est alors un rappel à la réalité socio-politique de ces autres lointains : les choses ne se passent pas comme les intervenants l'avaient prévu ; en dépit de leur engagement, ils se font parfois traiter de touristes ou de colons ; ils doivent négocier avec les autorités locales ; il leur faut souvent improviser pour poursuivre leur mission. D'où un désarroi d'autant plus douloureux qu'il n'a pas été anticipé. Une contradiction souvent violemment ressentie qui les pousse, au retour, à relancer des actions d'expertise humanitaire qu'ils espèrent plus efficaces, mais une fois encore dans une mise à distance de ceux qu'ils veulent aider.

Le dévouement humanitaire ne serait-il possible que dans cette mise à distance, une forme de déni de l'existence sociale et politique de ces autres à aider, renvoyés au statut « d'étrangers » à leur propre destinée ?


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à lire

L'humanitaire ou le management des dévouements. Enquête sur un militantisme de « solidarité internationale » en faveur du Tiers-Monde. Annie Collovald, dir., Rennes, PUR, 2002.

De la défense des « pauvres nécessiteux » à l'humanitaire expert. Reconversion et métamorphoses d'une cause politique. Annie Collovald, Politix, 56, 2001.

Contact

Annie Collovald
Laboratoire d'analyse des systèmes politiques (LASP)
CNRS-Université Paris 10
Tél. : +33 (0)1 40 97 56 65
Mél : Annie.Collo@wanadoo.fr

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LASP

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