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La période contemporaine est marquée par de grands bouleversements intérieurs et extérieurs dans les diverses parties de l'Europe. Une grande partie des travaux historiques ont donc privilégié ces moments traumatisants pour traiter l'ensemble de l'Europe. Qu'il s'agisse des guerres, du passage à la société industrielle, de l'émergence des nouvelles nations, des mouvements sociaux et de l'avènement de la démocratie ou encore de l'entrée dans une société de l'écrit puis de la culture de masse, les travaux ont mis en évidence des convergences se diffusant d'ouest en est et du nord au sud de l'Europe.
Toutefois, à mesure que les monographies plus détaillées ont été menées à bien, les historiens ont peu à peu récusé une image purement évolutionniste conduisant inéluctablement à « une société européenne »1, partageant, au-delà des frontières nationales, plus de traits communs que divergents, surtout en comparaison avec d'autres sociétés développées comme les Etats-Unis, la Russie/URSS ou le Japon.
Les grandes transformations communes à l'Occident ont toutes subi des inflexions spécifiques dans les différentes parties de l'Europe, même dans des pays relativement proches. Pour rendre compte de ces spécificités intra-européennes, les historiens sont passés à des comparaisons plus fines sur « la persistance de l'Ancien Régime »2, sur les formes originales de l'industrialisation en France, en Allemagne ou en Angleterre par exemple et de leurs effets sur le monde ouvrier, sur l'inégale « nationalisation des masses »3, sur les divers modèles de mobilisation collective, sur les cultures de guerre4, sur les modalités variables de l'évolution des rapports sociaux, politiques et culturels entre les sexes. Il faut éviter cependant le recours à une explication passe-partout par les invariants culturels de longue durée qui opposeraient Europe catholique et Europe protestante, Europe des états-nations anciens et des Etats-nations récents, Europe peu touchée par les effets de la Révolution française et Europe tôt affectée par eux, etc.
Une histoire compréhensive de l'Europe échappant à la téléologie et à la mosaïque des multiples différences spécifiques est une entreprise difficile pour un historien unique qui ne peut maîtriser toutes les langues nécessaires au travail d'information. Elle demande de combiner les spécialités natio-nales et thématiques (d'où l'organisation de groupes d'historiens en réseaux). Aussi le point d'aboutissement de ces recherches est moins visible du grand public. Elles s'expriment en général par des ouvrages collectifs, publiés chez des éditeurs savants ou dans des numéros thématiques de revues scientifiques. Une nouvelle façon d'écrire l'histoire de l'Europe à plusieurs mains qui échappe aux défauts de la synthèse schématique ou de l'essai approximatif : L'encadré « Pour en savoir plus » en donne une idée avec quelques exemples d'ouvrages sur la bourgeoisie européenne, les classes moyennes dans la seconde moitié du XXe siècle où l'Europe est comparée au Japon et aux états-Unis, l'histoire comparée de trois capitales européennes (Berlin, Londres, Paris) pendant la première guerre mondiale, celle de l'invention des nouvelles formes de syndicalisme dans l'Europe de la fin du XIXe et du premier XXe siècle, ou encore, l'histoire des capitales culturelles européennes.
Ce jeu sur plusieurs échelles de temps, d'espace et sur des angles d'approche combinant histoires sociale, culturelle, politique et économique permet de tenir les trois exigences d'une histoire européenne : rendre compte des divergences et des convergences, pointer l'origine des unes et des autres, relativiser le privilège accordé, du fait des programmes scolaires et du poids des représentations politiques, à l'approche nationale. Elle semble « naturelle », mais est souvent trompeuse. Le défi que doivent relever les historiens qui veulent prendre l'Europe comme objet d'histoire est de faire passer dans un plus large public et d'abord chez les étudiants et les lycéens, futurs citoyens de la grande Europe unie, tous ces résultats qui contredisent les stéréotypes. Ils permettront, il faut le souhaiter, de surmonter des siècles d'ignorance et d'antagonismes conscients ou inconscients qui ont tissé, en fonction de biais plus ou moins consciemment nationalistes, l'histoire officielle des divers pays d'Europe.
1/ Kaelble Hartmut. Vers une société européenne, trad. fse, Paris, Belin, 1990.
2/ Mayer Arno J. La persistance de l'Ancien Régime. L'Europe de 1848 à la grande guerre, Paris, Flammarion (1983), n. éd. « Champs », 1990.
3/ Mosse George L. The Nationalization of the Masses. Political Symbolism and Mass Movements in Germany from the Napoleonic Wars through the Third Reich, New York, H. Fertig, 1975.
4/ Becker Jean-Jacques, Jay M. Winter, Gerd Krumeich, Annette Becker, Stéphane Audoin-Rouzeau. Guerre et cultures (1914-1918), Paris, Armand Colin, 1994.
• Les bourgeoisies européennes au XIXe siècle. Kocka Jürgen (dir.). Paris, Belin, « Socio-histoires », 1997.
• Le aristocrazie terriere nell Europa contemporanea. Malatesta Maria. Bari, Laterza, 1999.
• Les intellectuels en Europe au XIXe siècle. Charle Christophe. Paris, Le Seuil, 1996, 2e éd., 2001.
• Social Contracts Under Stress. The Middle Classes of America, Europe and Japan at the Turn of the Century. Zunz Olivier, L. Schoppa, N. Hiwatari (eds). New York, Russell Sage Foundation, 2002.
• Capital cities at war, Paris, London, Berlin 1914-1919. Winter Jay & Jean-Louis Robert (ed.). Cambridge U. P., 1997.
• L'invention des syndicalismes, Le syndicalisme en Europe occidentale à la fin du XIXe siècle. Boll Friedhelm, Antoine Prost, Jean-Louis Robert (dir.). Paris, Publications de la Sorbonne, 1997.
• Capitales culturelles, capitales symboliques, Paris et les expériences européennes XVIIIe-XXe siècles. Charle Christophe, Roche Daniel (dir.). Paris, Publications de la Sorbonne, 2002.
• L'Europe en mouvement. La migration de la fin du XVIIIe siècle à nos jours. Bade Klaus-J. Paris, Le Seuil, 2002.
Christophe Charle
Professeur à l'Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Directeur de l'Institut d'histoire moderne et contemporaine
CNRS-ENS
Mél : Christophe.Charle@ens.fr
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histoire.ens