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Une Europe des esprits
Une première série de travaux a porté sur l'entre-deux-guerres, notamment sur les « revues européennes » de cette période, conçues comme la base d'un véritable comité de rédaction supranational et servant de vecteurs pour analyser la circulation internationale des idées et des hommes. Ces recherches ont mis en évidence l'existence de vrais réseaux d'une Europe des esprits, associant des intellectuels qui partagent, malgré leurs divergences, l'idée qu'il existe un lien fondamental entre le pouvoir et l'esprit, entre la dimension politique et la dimension culturelle, entre la modernisation et le projet européen. Ces réseaux ont leurs hommes-clés, leurs relais, leurs « capitales culturelles » – en premier lieu, pour cette période, Paris –, leurs structures et leurs organisations, souvent liées aux institutions mises en place après la Grande Guerre dans la mouvance de la SDN4 (Institut international de coopération intellectuelle, Bureau international du travail). Ces organisations, notamment les PEN Clubs, nés en 1921, qui furent animés par de grands intellectuels européens5 ont joué alors un rôle non négligeable, au nom même de leur neutralité politique, pour la liberté des écrivains, comme d'ailleurs après la Seconde Guerre mondiale dans la période cruciale de la guerre froide.
Le rôle contemporain des intellectuels
L'entre-deux-guerres ne doit pas se lire simplement, pour ce qui concerne l'histoire des intellectuels, comme une sorte de préhistoire de l'unification européenne. C'est presque au contraire un âge d'or. Avant 1914, la conscience européenne est à peine naissante, alors même que, paradoxalement, la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle sont un temps idéalisé pour une aristocratie intellectuelle transnationale (évoquée dans Le Monde d'hier de Stefan Zweig). Après la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale, dans une période désormais dominée par la construction économique et l'affrontement politique entre les deux blocs, on pourrait croire à une relative rareté de la pensée européenne, dont nombre d'inspirateurs proviennent eux-mêmes de l'avant-guerre (Denis de Rougemont, Salvador de Madariaga). Les choses sont plus complexes, comme l'ont montré les travaux du programme international de recherche sur « Les identités européennes au XXe siècle ».6
En partie alimentée par les questionnements venus de l'« Autre Europe » avant même l'effondrement du bloc soviétique, cette pensée européenne se réveille sous une forme complexe à partir des années 1970. Si des réseaux intellectuels européens ont continué d'assumer une fonction de circulation, d'expertise ou de lobbying, c'est plutôt du côté de l'histoire des politiques culturelles et de l'histoire des représentations qu'il faut chercher un rôle contemporain des intellectuels. Ainsi ont été mises en œuvre précocement diverses formes de coopération universitaire, malgré l'échec pour fonder une véritable « Université de l'Europe », mais aussi des initiatives culturelles et artistiques multiples, comme les capitales européennes de la culture. D'autre part, à l'heure de la mémoire et du patrimoine, on peut déceler l'éclosion difficile, en rupture avec les échelles identitaires traditionnelles, locales ou nationales, d'une symbolique européenne qui cherche encore ses repères, de la philatélie aux « lieux de mémoire » et pour laquelle l'invention et la production intellectuelles sont peut-être essentielles, comme en témoigne encore le tout récent sondage lancé par Europartenaires sur les grands hommes qui ont fait l'Europe.
| Ce thème de recherche a prolongé, de 1988 à 2001, les travaux sur les sociabilités intellectuelles avec le souci de déborder un cadre d'étude national. Si l'Europe a été un terrain privilégié d'expérience et de réflexion en histoire des intellectuels, elle est intimement mêlée à une réflexion méthodologique et épistémologique plus générale sur le comparatisme qui a abouti à une longue enquête dont les résultats ont été publiés : Pour une histoire comparée des intellectuels, Marie-Christine Granjon et Michel Trebitsch (dir.), Bruxelles, Complexe, 1998. |
1/ CEVIPOF, CNRS-FNSP.
2/ IHTP, CNRS.
3/ Voir encadré.
4/ Société des Nations.
5/ Herbert George Wells, John Galsworthy, Georges Duhamel, Jules Romains.
6/ Programme dirigé depuis 1995 par Robert Frank (IHTP) et Gérard Bossuat (Université de Cergy-Pontoise). L'un des nombreux colloques européens organisés dans ce cadre a donné lieu à un ouvrage collectif : Les Intellectuels et l'Europe de 1945 à nos jours. Andrée Bachoud, Josefina Cuesta, Michel Trebitsch (dir.) Paris, Publications universitaires Diderot. 2000.
Intellectuelles
Du genre en histoire des intellectuels
Nicole Racine et Michel Trebitsch
Bruxelles, 2004, Editions Complexe, Coll. «Histoire du temps présent », 347 p.
ISBN 2-87027-988-4
Nicole Racine
CEVIPOF, CNRS-FNSP
mél : nicole.racine@sciences-po.fr
Michel Trebitsch
Chargé de recherche au CNRS
Institut d'histoire du temps présent
Télécopie : 01 47 40 68 03
Michel Trebitsch est décédé en mars 2004. Il a été l'un des fondateurs et animateur, durant de longues années, du Groupe de recherche sur l'histoire des intellectuels.
Son dernier ouvrage, écrit en collaboration avec Nicole Racine, est intitulé Intellectuelles, Du genre en histoire des intellectuels.
Consulter le site web :
ihtp.cnrs