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Attention article publié avant décembre 2005

La Bohème à Paris

Scènes de la vie tzigane

En arpentant les couloirs du métro, Patrick Williams, spécialiste des Tziganes d'Europe au Laboratoire d'anthropologie urbaine (LAU), nous fait redécouvrir une communauté souvent déconsidérée et méprisée. Unité de lieu, de temps et d'action…

Prologue
3 mars, 11 h 30, station RER Nanterre-Université. En montant, je n'ai pas vu tout de suite les deux femmes assises en tailleur sur le sol, de chaque côté de l'encadrement sans porte qui fait communiquer le wagon. Elles appartiennent certainement à ces familles de Tziganes roumains dont journaux et magazines ont abondamment parlé ces derniers mois. Si l'on n'a jamais aperçu leurs campements, caravanes défoncées, baraques de guingois, on peut les connaître grâce à la télévision qui nous les montre quand ils font l'objet d'une expulsion. Ils sont familiers à celui qui emprunte cette ligne du RER : hommes, femmes, enfants, valides ou estropiés, y font la manche.

Scène 1
La plus âgée, une cinquantaine d'années, mince et vive, porte un manteau gris ouvert sur ses habits bariolés ; l'autre, beaucoup plus jeune, tient un bébé dans le giron de sa jupe plissée et plusieurs gilets superposés, roses, verts, lui font une silhouette replète. Il reste des traces de boue sur leurs bottes en cuir sans talons, vêtements et cheveux sont encore mouillés. La mère et la fille ? Elles ne se ressemblent pas.

Scène 2
La conversation est animée et l'ancienne paraît très remontée, elle prend l'autre à  témoin : la veille, il y avait une fête au campement et à cette occasion sa bru ne lui a pas montré tout le respect qu'elle était en droit d'attendre. Elles parlent un dialecte vlax, le plus courant parmi les Rom de Roumanie, le plus courant aussi aujourd'hui dans la banlieue de Paris. C'est aussi celui des Rom venus de Serbie dans les années 1970 et des Lovara, Tchurara et Kalderash (Hongrie, Roumanie et Russie) dont l'arrivée en Europe occidentale remonte à la fin du XIXe siècle. Entre Nanterre et Châtelet, les fils de l'histoire se noueront en désordre et rien, absolument rien, ne distraira les deux femmes.

Scène 3
À partir de La Défense, le wagon est bondé et les passagers sont obligés de les enjamber à leur entrée dans le train ; tous marquent leur surprise : bref suspens dans l'élan vers une banquette, écarquillement des yeux, moue amusée ou réprobatrice devant ces deux tziganes assises dans le métro comme sous une tente. Puis chacun reprend l'air de morne indifférence qui est la règle en ce lieu. La belle-mère s'enflamme, ses mains volent, elle ne cesse de nouer et dénouer le foulard qui couvre ses cheveux. « Ah non ! Elle ne tolèrera pas un tel comportement une autre fois ! » Tous ces citadins se demandent-ils ce qui anime si fort les deux étranges personnages ? Les bouleversements politiques en Europe de l'Est ? L'élan qui du monde entier pousse les déshérités vers les États de l'occident prospère ? Le côtoiement des catégories sociales dans une grande métropole ? Non : les questions d'étiquette dans une réunion familiale.

Épilogue
En arrivant à Châtelet-Les-Halles, les deux femmes enfin cessent de parler et se lèvent, la plus jeune avec son bébé toujours endormi contre sa poitrine. Sur le quai, elles suivent la file qui s'engage dans l'escalier mécanique puis, débouchant sur le terre-plein central, sans plus échanger un mot et sans aucune hésitation, chacune s'engage d'un pas vif dans un couloir de correspondance.


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à lire

Les Tziganes de Hongrie et leurs musiques. Patrick Williams. Actes Sud 2001. Livre avec CD audio.

Contact

Patrick Williams
Médaille d'argent 1997 du CNRS
Laboratoire d'anthropologie urbaine (LAU)
CNRS
Tél. : +33 (0)1 49 60 40 54
Mél : williams@ivry.cnrs.fr

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LAU

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