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Attention article publié avant décembre 2005

Les paradoxes électoraux de la capitale et le vote des banlieues

À contre-courant de la France urbaine, Paris a accordé une victoire inattendue à la gauche plurielle en mars 2001. Comment expliquer cette « exception parisienne » et quel est le comportement électoral des banlieues ? Les réponses de Jean Chiche et Henri Rey, politologues au Centre de recherches politiques de Sciences Po.

Quel a été le trait dominant de la géographie politique parisienne de 1965 à 1995 ?

Assemblée Nationale

© Valem.

Assemblée Nationale.


Jean Chiche. Tous les résultats électoraux, durant cette période, et quelle qu'ait été la nature des consultations, montrent la très grande stabilité du paysage politique parisien, globalement marqué par la domination de la droite modérée. Il va de soi que cette régularité a concordé avec une géographie sociale elle aussi extrêmement déterminée. Plus on remonte dans le passé, plus on voit que les zones d'ancrage traditionnelles des majorités de droite qui ont si longtemps tenu la ville capitale1 se situent majoritairement à l'Ouest et au Sud-Ouest, cette distribution incluant les 13e et 14e arrondissements, une partie du 12e et du 18e ainsi que des portions des arrondissements du centre (1er, 2e, 3e, 4e, 5e et 6e). Seuls, historiquement, les arrondissements du Nord et de l'Est étaient implantés réellement à gauche, certains quartiers du 18e, du 19e, du 20e et du 12e constituant même des bastions du Parti communiste.

Pourtant, en 2001, Paris a élu le premier maire socialiste de son histoire depuis la Commune…
J. C.
Cette poussée de la gauche plurielle s'explique avant tout par l'incapacité des forces de droite à gérer leurs divisions internes après la « coupure létale » Balladur-Chirac lors des présidentielles de 1995. Elles sont allées à la bataille dans un désordre incroyable, face à des adversaires qui ont joué le jeu des désistements réciproques. Par ailleurs, la présence encore plus pressante qu'ailleurs de l'enjeu environnemental a profité aux Verts2, les grands gagnants de cette élection. Depuis 2001, l'alliance rose-verte, décisive pour gagner les arrondissements-clés (12e, 13e et 14e), s'est maintenue dans les urnes. Aux législatives de juin 2002, puis aux régionales et aux européennes de mars 2004, chaque fois à rebours des résultats nationaux, la gauche a marqué des points à Paris.

Cette évolution du rapport de force électoral ne semble-t-il contradictoire avec l'évolution sociologique de la ville, qui se déprolétarise ?
J. C.
N'oubliez pas que si 72,5 % des ménages parisiens sont assujettis à l'impôt sur le revenu, le taux de chômage y est plus élevé que dans le reste de l'Île-de-France (11,5 %, contre 9,5 %). Et seuls 30 % des Parisiens sont propriétaires de leur logement (contre 44 % dans le reste de l'Île-de-France et 55 % en France), donc moins sûrs de leur avenir. De nombreux habitants, tout en affichant un haut niveau de qualification, disposent de revenus loin d'être mirifiques. Ceci explique probablement certains glissements politiques récents.

Qu'est-ce qui a radicalement changé dans le tableau politique de la banlieue depuis 40 ans ?
Henri Rey.
Dans les années 1960 et 1970, la carte électorale de la banlieue était marquée par une double domination : celle, à droite, du parti gaulliste dans l'Ouest, résidentiel (« l'écrin des cadres ») et celle, à gauche, du Parti communiste, alors à son apogée, dans les trois nouveaux départements de la petite couronne et même dans ceux de la grande couronne3, où l'afflux massif des couches moyennes a favorisé l'essor électoral de la gauche. Aujourd'hui, le PS a rattrapé son retard historique et laminé le PC dans toute l'Île-de-France : aux législatives de 2002, très favorables à la droite, la gauche est à 38,3 % (PS : 21 %, PC : 5,8 %), la droite à 46 % et l'extrême droite à 16,5 %. À noter : les scores du FN croissent régulièrement selon que l'on passe du centre à la périphérie de l'agglomération parisienne : 10,3 % à Paris, 16,3 % pour la petite couronne, 19,1 % en grande couronne et 23,5 % en moyenne dans les départements entourant Paris (Oise, Eure, Loiret…).

La « banlieue rouge », après avoir été la terre d'élection du communisme, n'est donc pas devenue le lieu privilégié de la démarche protestataire où triompherait l'extrême droite ?
H. R.
Comment se représente-t-on les électeurs des cités ? Le plus souvent par l'assemblage de stéréotypes : petits blancs exhalant leurs craintes et leurs rancœurs, prisonniers d'un béton qui désormais vote noir, orphelins d'une banlieue rouge qui s'est délitée, exclus de toute façon. Or, les études que nous avons menées montrent qu'aucun transfert direct de grande ampleur ne s'est produit entre l'ancien électorat communiste et celui du FN…

J. C. …Et qu'on ne peut pas corréler l'augmentation des populations d'origine immigrée à la montée du vote d'extrême droite.

H. R. Désorientés par les profondes mutations de la condition ouvrière, souvent privés d'emploi, assignés à des espaces stigmatisés, exprimant leur méfiance et leur déception à l'égard du personnel politique, les électeurs des cités énoncent fréquemment des propos xénophobes. Toutefois, des situations concrètes qui sont les leurs, on ne peut inférer avec certitude, y compris parfois quand ils le revendiquent, une probabilité élevée de vote pour le FN. Fondamentalement, la montée du vote extrémiste est le fait de reclassements successifs, d'abord d'un électorat de droite radicalisé, mais aussi d'anciens électeurs de gauche déçus, souvent passés par l'abstention, auxquels s'ajoutent de forts contingents de nouveaux électeurs, jeunes et d'origine populaire.


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à lire

La gauche et les classes populaires. Histoire et actualité d'une mésentente. Henri Rey. La Découverte, 2004.

• Jean Chiche et Daniel Boy. Paris à contre courant. In Le vote des villes. Les élections des 11 et 18 mars 2001. Sous la direction de Bernard Dolez et Annie Laurent. Presses de Sciences Po, 2002.

La peur des banlieues. Henri Rey. Presses de Sciences Po, 1996.

Contact

Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF)
CNRS-FNSP

Jean Chiche
Mél : chiche@msh-paris.fr

Henri Rey
Mél : rey@msh-paris.fr

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