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Circulation des savoirs dans l'Europe humaniste

L'exemple des hébraïsants chrétiens

Au début du XVIe siècle, hellénistes et hébraïsants chrétiens circulent en Europe, de Cambridge à Paris, de Rome à Francfort… ; leurs écrits aussi. En un demi-siècle, une Europe du savoir se met en place. Sophie Kessler-Mesguich (unité « Histoire des théories linguistiques »1) s'est intéressée plus particulièrement aux « voyages » des hébraïsants.

Entre la fin du XVe siècle et 1530 surviennent des changements importants dans les mentalités. Une autre vision du monde (les Européens décou-vrent et colonisent de nouveaux territoires), une transformation des échanges économiques, des développements techniques tels que l'imprimerie, sont quelques-uns des facteurs qui accompagnent ce renouvellement de l'univers intellectuel.
Soucieux de revenir aux sources et nostalgiques d'une Antiquité vue comme un âge d'or, les humanistes interrogent le texte biblique, mais, à la différence de leurs prédécesseurs, ils veulent le lire dans ses langues originales (hébreu et grec). Il leur faut donc apprendre ces langues, mais aussi se donner les moyens de créer une tradition gramma-ticale, c'est-à-dire appliquer à la description de l'hébreu le cadre et les outils que leur fournit la tradition grammaticale gréco-latine. Cette tradi-tion, qui se constitue dans le premier tiers du XVIe siècle, est l'œuvre de savants voyageant à travers l'Europe pour se former ou pour dispenser des leçons d'hébreu.
Entre le XIIe et le XIVe siècles, les savants chrétiens qui apprennent l'hébreu ou le grec sont encore des individus isolés. À la Renaissance, l'enseignement des langues bibliques s'institutionnalise avec la création de chaires universitaires et de collèges trilingues, et donc le recrutement de titulaires. C'est ainsi qu'en 1518, érasme fait venir à Louvain Matthieu Adrianus, né vers 1465 dans une famille juive espagnole2. De même, deux des trois premiers lecteurs royaux d'hébreu nommés à Paris sont italiens. Et François Tissard, d'Amboise, auteur de la première grammaire hébraïque et du premier ouvrage comportant des caractères grecs paru en France (vers 1507), se forme également auprès de savants italiens.
Les hébraïsants se déplacent pour étudier auprès de tel ou tel maître, mais aussi parfois pour des raisons de querelles religieuses. Ainsi Elie Levita est contraint de quitter Nuremberg pour s'installer en Italie, où il joue un rôle important dans la diffusion des connaissances hébraïques parmi les chrétiens ; ainsi également Ralph Baynes, hébraïsant catholique, occupera une chaire de lecteur royal à Paris (1549-1554) pendant le règne d'édouard VI, favorable à la Réforme, et rentrera en Angleterre dès l'accession au trône de Marie Tudor…
Comme les hommes, les livres circulent d'un pays à l'autre : ils sont, à la Renaissance, « une denrée voyageuse par excellence3». Il n'est pas rare qu'une grammaire biblique imprimée à Louvain reparaisse quelques années plus tard à Paris ou à Cologne. Celle de Nicolas Clénard, parue à Louvain, en 1529, connut vingt-trois éditions (dont quatorze à Paris, six à Cologne, une à Solingen et une à Leyde). Il est moins fréquent de voir une grammaire éditée d'abord en France et réimprimée ailleurs : c'est le cas de la grammaire hébraïque et araméenne de Petrus Martinius, parue en 1590 à la Rochelle, qui inspira la première grammaire hébraïque en anglais.

Ainsi, de Cambridge à Paris, de Leyde à Genève, de Venise et Rome à Tübingen et Francfort, les hébraïsants (et les hellénistes) chrétiens mettent en place, en un demi-siècle, les bases nécessaires au développement et à l'approfondissement des nouvelles disciplines. Les hommes et les livres circulent à travers l'Europe du savoir. Cette mobilité est parfois le résultat de conflits douloureux, mais elle témoigne aussi du profond désir humaniste d'aller aussi loin que possible dans la connaissance des langues bibliques et la construction de nouveaux savoirs.


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à lire

• S. Kessler-Mesguich. Les études hébraïques en France, de F. Tissard à R. Simon (1508-1680). Thèse de doctorat inédite, Paris, 1994.
• S. Kessler-Mesguich. « L'hébreu chez les hébraïsants chrétiens des XVIe et XVIIe siècles ». In La linguistique de l'hébreu et des langues juives. Histoire épistémologie Langage, t. XVIII/1, 1996.

Contact

Sophie Kessler-Mesguich
Maître de conférences à l'Université Paris 8
Histoire des théories linguistiques
Mél : sophie.kessler-mesguich@wanadoo.fr

Consulter le site web :
htl.linguist.jussieu

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