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Attention article publié avant décembre 2005

Paris s'embourgeoise-t-il ?

Oui !, répondent sans ambages Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, directeurs de recherche au CNRS, au Laboratoire « Cultures et sociétés urbaines », et auteurs de Sociologie de Paris. Promenade sociologique dans une ex-ville ouvrière et révolutionnaire colonisée par les classes supérieures.

Que révèlent les statistiques sur l'évolution sociologique de Paris depuis cinquante ans ?   
Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon. Un phénomène sans ambiguïté : l'irrésistible « déprolétarisation » de la capitale et, simultanément, son embourgeoisement. Entre les deux recensements de 1954 et de 1999, le pourcentage d'ouvriers, employés et personnels de services est tombé de 65 % à 35 %, tandis que celui des patrons (artisans compris), cadres supérieurs et cadres moyens a grimpé de 35 % à 65 %. Les proportions se sont donc inversées depuis la Libération. Si la hausse des prix de l'immobilier explique cette lame de fond qui a fait fuir les classes populaires, il faut aussi invoquer le tassement massif des activités industrielles au profit du secteur tertiaire, comme dans toutes les métropoles occidentales, de New York à Berlin. Un seul exemple, pris dans le 15e arrondissement : les usines Citroën, remplacées par le parc André-Citroën, employaient encore 17 000 salariés (12 000 ouvriers et 5 000 cadres et employés) en décembre 1968. En 1975, il n'en restait que 8 000 et aujourd'hui, plus un seul. La finance et la communication sont désormais les deux piliers de l'économie de ce quartier. Pour autant, la « gentrification »1 de la Ville est loin d'être achevée. Le « Paris des pauvres » demeure : un ménage sur vingt touche le RMI et plus de 10 000 SDF survivent sur le pavé.

Comment, face à la « boboïsation » galopante de Paris, préserver malgré tout une certaine mixité sociale ?
M. P.-C. et M. P.
Pour favoriser les contacts entre catégories aisées et modestes, et prévenir la formation de ghettos, la municipalité actuelle a imposé un quota de 25 % de logements conventionnés dans les opérations privées réalisées dans des secteurs où le taux de logements sociaux est inférieur à 20 %. Cette politique volontariste a toutefois ses limites. Toutes les enquêtes prouvent que le rapprochement spatial, au lieu de renforcer l'échange et la compréhension mutuelle, exacerbe souvent les distances et les tensions, les moins favorisés supportant mal un rapport de domination déjà subi dans le travail. La réalité parisienne est ainsi faite, quitte à désenchanter le mythe de la mixité sociale : quand on a le choix, c'est son semblable que l'on prend pour voisin. On cultive « l'entre-soi », à l'instar de la grande bourgeoisie concentrée dans les 7e et 8e arrondissements, le nord du 16e et le sud du 17e. À quoi s'ajoute un déficit de mixité générationnelle : le poids des moins de vingt ans régresse depuis 1990, au profit des jeunes adultes sans enfants.   

Pourquoi dites-vous que les rapports entre Paris et sa banlieue sont « ambigus » ?
M. P.-C. et M. P.
Parce que Paris, qui est une espèce de bulle qui n'a cessé d'enfler au cours des siècles en « avalant » plusieurs de ses faubourgs (Passy, Monceau, les Batignolles…), étouffe aujourd'hui à l'intérieur de la barrière sonore et visuelle que constituent les 35 km du boulevard périphérique2. Résultat : la Ville exporte au-delà de cette césure physique et symbolique ses pauvres (20 000 logements HLM de la Ville de Paris, soit 10 % de l'ensemble du parc, sont situés en banlieue), ses morts (dans des cimetières géants comme celui de Pantin ou de Thiais : 210 hectares à eux deux)3 et ses déchets ménagers (comme avec l'usine d'incinération à Ivry, que l'on aperçoit depuis le périphérique). Pour tous les banlieusards, cet expansionnisme ne fait que redoubler leur exclusion du centre et de ses richesses. À charge, pour l'équipe aux commandes, d'imaginer de nouvelles passerelles entre Paris et les villes limitrophes. Des fusions ne sont pas à exclure, le découpage communal pouvant être en décalage par rapport à la vie réelle d'agglomérations qui constituent de véritables unités de vie.


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Sommaire

à lire

Sociologie de Paris. Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon. Ed. La découverte, coll. Repères, 2004.

Ils ont également publié :
Paris mosaïque. Calmann-Lévy, 2001.
Quartiers bourgeois, quartiers d'affaires. Payot, 1992.
Dans les beaux quartiers. Seuil, 1989.

Contact

Monique Pinçon-Charlot, Michel Pinçon
Laboratoire « Cultures et sociétés urbaines » (CSU)
CNRS-Université Paris 8
Mél : mpincon@ext.jussieu.fr

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CSU

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