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N'a-t-on pas l'impression que l'Europe des Balkans est passée à côté de l'élargissement ?
Jacques Rupnik. D'une certaine façon en effet. Seule la Bulgarie et la Roumanie peuvent espérer leur intégration en 2007. Cela dépendra de l'« assimilation » par l'Union européenne (UE) des dix futurs pays intégrés (pays baltes, pays d'Europe centrale et orientale, Malte et Chypre), ce qui pourrait repousser leur adhésion à une date ultérieure. Pour les autres, il leur faudrait, au préalable, pouvoir satisfaire aux critères d'adhésion formulés à Copenhague en juin 1993 : critères démocratiques, économiques (économie de marché) et reprise des acquis communautaires ainsi que capacité à les appliquer. Pour l'instant, les pays des Balkans sont très loin du compte.
Si loin du compte ?
J. R. En fait, il est bon de distinguer trois groupes. Le premier groupe est composé de la Roumanie et de la Bulgarie : ces deux pays sont sur la bonne voie mais avec un décalage dans le temps pour l'intégration, car ils ont moins bien réussi leur transition à la démocratie et ont de moins bonnes performances économiques que les pays d'Europe centrale et orientale.
Le deuxième groupe est constitué des pays de l'ex-Yougoslavie (Croatie, Serbie-Monténégro) dont la transition démocratique a été compromise par la guerre et qui partent avec un handicap majeur même si, de ce point de vue, la Croatie semble aller plus vite que la Serbie.
Enfin, le troisième groupe englobe les « protectorats européens dans les Balkans » : Bosnie, Kosovo et, dans une certaine mesure, la Macédoine. Ce sont des protectorats au sens où l'ordre politique et celui de la sécurité y sont imposés par une intervention militaire (troupes de l'OTAN) et ce sont même des institutions politiques livrées clé en main par la communauté internationale. À la tête de ces ins-titutions, on trouve de véritables « proconsuls »2.
Vous parlez de protectorats. Est-ce à dire que ces pays n'intégreront jamais l'Union européenne ?
J. R. Il est trop tôt pour le dire. En fait, ces « protectorats » sont une autre forme d'intégration (d'ailleurs, le Kosovo et la Macédoine fonctionnent déjà avec l'euro, alors que ce ne sera pas le cas dans l'immédiat pour la République tchèque). Cette autre voie exige une implication beaucoup plus forte de l'Europe et financièrement beaucoup plus coûteuse. C'est une intégration précipitée par la guerre. L'Europe y est devenue « un substitut d'empire » ou « un empire non conquérant, un empire réticent ».
Et en ce qui concerne la Russie, quelle est sa marge de manœuvre ?
J. R. La situation a beaucoup changé depuis le 11 septembre 2001. Jusque-là, elle avait accepté un partenariat avec les pays européens en essayant de « tirer son épingle du jeu au cas par cas » (ce fut le cas au Kosovo), mais avec des moyens limités. Depuis cette date, elle est devenue le partenaire stratégique des états-Unis dans la lutte contre le terrorisme. Ce retour de la Russie sur le devant de la scène internationale brouille sa relation à l'Europe.
Quels sont les points d'achoppement ?
J. R. D'abord l'élargissement aux pays baltes a fait ressurgir le problème des droits des minorités russophones vivant dans ces pays mais aussi la question de l'enclave de Kaliningrad. Si des solutions sont en passe d'être trouvées, les Européens ont toujours des craintes concernant l'enclave de Kaliningrad : les Russes envisagent-ils de la transformer en autre chose qu'une base militaire et d'en faire une zone privilégiée de trafic en tout genre ? La réponse est à Moscou et non à Bruxelles.
Ensuite se pose la question des limites orientales de l'UE : dans l'avenir, la Biélorussie et surtout l'Ukraine deviendront des enjeux stratégiques majeurs. Le cas de l'Ukraine est intéressant. Ce pays est tiraillé entre sa partie occidentale (avec une langue distincte du russe et un catholicisme de rite orthodoxe) et sa partie orientale (peuplée de 12 millions de Russes). Pour l'instant, l'Ukraine n'est pas prête pour que sa candidature soit acceptée par l'UE (question des droits de l'homme et dépendance économique à la Russie). Pourtant, sa candidature éventuelle sera surtout conditionnée par le bon vouloir de la Russie. La Russie ne pourra pas être indéfiniment à la fois une démocratie et un empire. Or, en continuant d'influer sur le devenir de l'Ukraine, elle reste un empire. Si elle veut devenir une démocratie, elle doit accepter les choix de l'Ukraine, y compris sa possible adhésion à l'UE.
Pourrait-on envisager une adhésion pure et simple de la Russie à l'UE ?
J. R. Par sa taille et son caractère eurasiatique, on doit la classer dans une catégorie qui n'est pas celle d'un « adhérent plausible pour l'avenir » mais plutôt d'un « partenaire ». D'abord, on voit mal la Russie avec sa conception de l'état s'impliquer dans un type d'élargissement qui implique des abandons de souveraineté. Ensuite, géographiquement, l'intégration, c'est la périphérie stabilisée par le centre. La Russie ne se considère pas comme une périphérie, mais comme un centre à part entière. Un seul événement pourrait modifier une hypothétique entrée de la Russie dans l'UE : l'adhésion de la Turquie. Mais du même coup, ce serait la fin de l'Europe que nous avons connue jusque-là.
Jacques Rupnik
CERI
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