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L'Europe de l'eau : l'exemple de la péninsule ibérique

Du point de vue hydrologique, la péninsule ibérique constitue un domaine autarcique n'important et n'exportant guère d'eau en dehors de ses limites, mais près de la moitié de sa superficie est constituée de bassins versants partagés entre l'Espagne et le Portugal. Quelles sont les politiques de l'eau menées par ces deux pays ?

La péninsule ibérique est située dans la zone climatique des climats méditerranéens, aux étés chauds et secs, pour les 9/10e de son territoire, la sécheresse y est renforcée par les influences continentales d'une péninsule à la forme massive. Toutefois, relativement peu peuplée à l'échelle européenne, la péninsule dispose de ressources théoriques per capita supérieures à la plupart des États européens tels que la Belgique, l'Allemagne ou le Royaume-Uni. Pourtant l'Espagne, qui a souffert d'une véritable pénurie au début des années 1990 à la suite d'une succession de trois années sèches, cherche à y remédier par une politique hydraulique contestable qui est devenue l'objet d'un affrontement politique majeur.
Les débits des principaux fleuves témoignent partout d'une diminution sensible par rapport à la première moitié du XXe siècle, même s'il faut prendre les plus grandes précautions avec des moyennes qui incluent des séries aux variations annuelles importantes sous ce type de climat. L'évolution n'en demeure pas moins préoccupante. Elle a des causes variées parmi lesquelles des variations de séquences climatiques ou même la diminution du ruissellement suite aux reboisements, mais la raison fondamentale tient à une extension considérable de l'irrigation, principalement dans la seconde moitié du XXe siècle.
Parmi les différents usages de l'eau, on sait l'importance de ceux qui sont destinés à l'agriculture. Ils représentent une part d'autant plus forte de la consommation nette que les retours sont faibles par suite de l'importance de l'évaporation. La politique hydraulique menée par l'Espagne depuis la fin du XIXe siècle fut en son temps une nécessité pour fournir l'eau à l'agriculture et l'énergie électrique à l'industrie, mais la gestion de l'eau par l'offre a pris des dimensions considérables sous la pression conjointe des pouvoirs publics, des agriculteurs, du milieu hydroélectrique et des ingénieurs. L'Espagne y a gagné le record mondial du nombre de barrages par km2 ou par tête d'habitant. Le plan hydrologique national adopté en 2001 prévoit encore la construction de plus d'une centaine de nouveaux barrages et d'un transfert annuel d'un km3 d'eau prélevée dans le cours inférieur de l'èbre et distribuée le long du littoral méditerranéen. Les effets néfastes sur l'environnement sont importants, les effets politiques ne sont pas moins préoccupants. Les régions autonomes considérées comme « excédentaires » refusent de céder une eau qui est parfois leur principale richesse. Quant au projet de transfert vers Barcelone de 400 hm3 par an d'eau en provenance du Rhône, il vise à ne pas toucher à la capacité équivalente du barrage de Rialb, pourtant proche de Barcelone, mais dont l'eau est réservée de longue date à l'extension de l'irrigation.
Le Portugal se préoccupe à juste titre de la diminution des eaux provenant d'Espagne (plus de 50 % pour le Guadiana) et de la dégradation de leur qualité. Mais sa réaction, qui a consisté notamment à entreprendre, avec l'aide de la Communauté européenne, ce qui sera le plus grand barrage d'Europe (3,15 km3) à Alqueva sur le Guadiana, le fleuve transnational le moins abondant et le plus irrégulier de la péninsule, relève aussi d'une politique obsolète.
Cette politique n'apparaît pas seulement comme une fuite en avant, mais se trouve souvent en contradiction avec la directive cadre européenne sur l'eau. Plus grave encore, elle comporte le risque d'établir les premiers maillons d'un réseau européen de l'eau où celle-ci ne serait plus qu'une simple marchandise aux dépens de sa valeur environnementale et patrimoniale. Un groupe de pression y travaille activement dans lequel on trouve entreprises de construction, producteurs d'eau et un certain nombre d'intérêts politiques à différentes échelles. Une bonne information des citoyens est urgente en ce domaine. « L'Europe de l'eau, comme les langues d'Esope, peut être la meilleure ou la pire des choses. »


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Contact

Michel Drain Mothré
Directeur de recherche au CNRS
Mutations des territoires en Europe
CNRS-Université Montpellier 3
Tél. : 04 91 82 90 35
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Mél : Michel.Drain@luminy.univ-mrs.fr

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