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Attention article publié avant décembre 2005

1901-1908 : une « séparation » entre passion et raison

Pilier de notre identité nationale, la laïcité instituée en 1905 a déchaîné des tempêtes et mis plusieurs années à trouver sa forme définitive. Jean Baubérot, membre du Groupe de sociologie des religions et de la laïcité (GSRL) et titulaire de la chaire Histoire et sociologie de la laïcité à l'École pratique des hautes études, retrace la douloureuse naissance d'une loi devenue plus qu'une loi.

elt_séparationPourquoi, à la fin du Second Empire, a-t-on attendu une bonne vingtaine d'années avant de réaliser la séparation des Églises et de l'État ?
Jean Baubérot.
Parce que les Républicains se sont vite rendu compte, après avoir voulu briser l'alliance « du sabre et du goupillon », que le Concordat de 1801 n'impliquait pas obligatoirement une imprégnation de l'État par la religion. Pour acclimater l'opinion à la République, la laïcisation de l'école publique (qui constitue une puissante institution de socialisation) leur est apparue plus urgente que la séparation, même si cette stratégie a dérouté certains militants laïques qui accusaient les politiques et l'appareil administratif de faire preuve de faiblesse, voire de lâcheté. Mais après l'affaire Dreyfus, qui avait montré que l'Église catholique, anti-dreyfusarde et hostile à la République, avait encore beaucoup d'influence en France, un engrenage s'est enclenché et le combat pour la laïcité scolaire s'est radicalisé. Le « camp anticlérical » a voulu accélérer le mouvement par une séparation brutale des Églises et de l'État. 

Les projets de loi élaborés en 1903-1904 par Émile Combes frappent effectivement par leur dureté. Comment expliquez-vous que le texte adopté le 9 décembre 1905 ait été aussi « pacificateur » ?  
J. B. L'objectif de ces projets était d'instaurer une laïcité où la libre-pensée aurait été hégémonique pour réduire l'influence sociale de la religion et détacher plus ou moins l'Église catholique de Rome. Combes ayant démissionné, suite à l'« affaire des fiches »1, des Républicains (Briand, Pressensé et Jaurès, notamment) ont progressivement opéré un renversement copernicien en permettant aux catholiques de « croire ce qu'ils voulaient et de pratiquer ce qu'ils croyaient », selon la formule de Brunetière. Pour préserver l'unité nationale et, selon moi, ne pas éloigner la séparation du modèle de la démocratie libérale, ils ont délibérément tourné le dos à une « séparation-punition » et opté pour une formule inventive, à prédominance libérale, traitant à égalité la religion et la non-religion et offrant la possibilité d'être à la fois catholique et laïque.

L'application de la loi de séparation n'est pourtant pas passée comme une lettre à la poste…  
J. B. C'est que pour Pie X, les Républicains avaient unilatéralement déchiré le Concordat. Surtout, il ne pouvait pas accepter la disparition d'une France « fille aînée de l'Église » depuis Clovis. L'épiscopat, lui, se montrait plutôt enclin à faire contre mauvaise fortune bon cœur. Mais sur ordre du Saint-Siège, il refusera d'appliquer la loi. Pour que le Pape ne crie pas à la persécution, le gouvernement - chose unique dans les annales parlementaires ! - fera voter en janvier 1907 une loi d'urgence qui autorisait le clergé à demeurer dans les églises « comme occupant sans titre juridique », le but explicite de Briand étant d'empêcher l'Église de rester dans l'illégalité où elle s'était volontairement placée. D'autres lois suivront, en mars 1907 et en avril 1908, pour compléter le dispositif. Personne, en 1904, à un moment où laïques et catholiques semblaient former deux France irréconciliables, ne pouvant vivre que sur les décombres de l'autre, n'aurait pu penser que la question de la laïcité serait réglée quatre ans plus tard. Ce qui prouve que des renversements historiques peuvent survenir pourvu que l'on mène une politique volontariste. 


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à lire

Laïcité 1905-2005, entre passion et raison. Jean Baubérot, Seuil, 2004.

Contact

Jean Baubérot
Groupe de sociologie des religions et de la laïcité (GSRL)
CNRS-EPHE
Mél : jeanbauberot@hotmail.com

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