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Attention article publié avant décembre 2005

Turquie : une autre laïcité en question

Mustafa Kemal, « le Père des Turcs » (Atatürk), fondateur et premier président de la République turque, a engagé son pays sur la voie de l'occidentalisation. Pierre-Jean Luizard, historien au Groupe de sociologie des religions et de la laïcité (GSRL), revient sur une laïcité qui est souvent source de malentendus.

elt_turquieÀ partir de 1924, Mustafa Kemal a fait de la laïcité le principe fondateur de la nouvelle Turquie républicaine née sur les ruines de l'Empire ottoman. Cet événement a-t-il mis ce pays sur la voie d'un rapprochement inéluctable avec une Europe de plus en plus sécularisée ? Ou bien, au contraire, la Turquie n'a-t-elle pas manifesté, depuis, une configuration qui la rattache bien davantage aux autres pays musulmans, où les élites laïques ou laïcisantes, qu'elles soient confessionnelles et/ou militaires,  ont toujours été autoritaires ? Les exemples de la Tunisie de Bourguiba, du Baas en Irak et en Syrie, ou de l'Iran du chah l'illustrent bien.

Avant Mustafa Kemal, la laïcité était venue aux Jeunes-Turcs1 au début du XXe siècle par le canal des francs-maçons du Grand-Orient de France. Mais, en s'acclimatant à des contextes radicalement différents, les idées sont souvent modifiées en profondeur. Pour Mustafa Kemal, il s'agissait de faire que la Turquie échappe au sort réservé à l'ensemble d'un monde musulman alors colonisé par les puissances européennes : en adoptant les valeurs des vainqueurs, il sauva son pays de la domination européenne et s'imposa comme interlocuteur incontournable. Si le traumatisme des réformes laïques d'Atatürk fut malgré tout accepté par la population, c'est aussi parce qu'une nouvelle identité ethnique, turque, était promue, en remplacement de l'ancienne, musulmane.

Cependant, la laïcité turque n'est pas une laïcité de séparation : l'État garde un contrôle tatillon sur l'islam officiel et il a intégré l'essentiel du corpus de l'islam réformiste, né en réaction à la domination européenne et devenu l'idéologie dominante dans le monde musulman. La société civile a éclaté en sphères contrastées : des élites et des classes moyennes citadines de culture laïque de plus en plus européanisées d'un côté, et la masse de la population rurale ou d'origine rurale, attachée à un islam populaire et/ou réformiste de l'autre. De nouvelles élites musulmanes, intellectuelles et économiques, sont apparues.

La Turquie semble juxtaposer des dynamiques contradictoires, sans qu'il soit possible d'affirmer laquelle l'emportera sur l'autre. L'armée turque se considère le garant du dogme kémaliste laïc et c'est à ce titre qu'elle est directement intervenue pour empêcher des partis religieux, puis ouvertement islamistes, de gagner les élections. En renvoyant l'armée turque dans ses casernes, l'intégration dans l'Europe pourrait bien avoir l'effet paradoxal de mettre en danger une laïcité qui a peu de rapport avec celle que nous connaissons en France. Finalement parvenus au pouvoir, les islamistes de l'AKP2 jouent aujourd'hui à fond la carte européenne, quelles que soient leurs arrière-pensées.


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à lire

La vie de l'ayatollah Mahdî al-khâlisî par son fils. Pierre-Jean Luizard, La Martinière, 2005.
La Question irakienne, Comment l'Amérique est tombée dans le piège ? Pierre-Jean Luizard, Paris, Fayard, 2004. (édition augmentée de 114 pages, mise à jour et actualisée, en février 2004).

Contact

Pierre-Jean Luizard
Groupe de sociologie des religions et de la laïcité (GSRL)
CNRS-EPHE
Tél. : +33 (0)1 40 25 10 94
Mél. : luizardpj@wanadoo.fr

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