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Si les pays de l'actuel élargissement vont à terme converger vers le niveau de vie et le mode de production de l'actuelle Union, il est possible que les trajectoires économiques esquissées par d'autres pays en transition (Europe du Sud-Est, CEI1) ne les enferment dans un sous-développement durable. Pourquoi ces différences ? Des conditions de départ différentes et des politiques de réforme dissemblables.
Des conditions initiales différentes
Les neuf pays ex-communistes ont donné naissance à vingt pays en transition en Europe et huit en Asie2 ; guerres, absence d'administration compétente, inexpérience des élites politiques émergentes, corruption,... ont dans certains cas fortement retardé le redémarrage économique. Les situations économiques s'étaient déjà différenciées à l'époque communiste : la Hongrie et la Yougoslavie étaient plus ouvertes au monde extérieur que la Roumanie ou l'URSS. Les niveaux de développement étaient variés : de la Slovénie à la Macédoine, des pays baltes aux républiques d'Asie centrale, de l'ex-RDA à l'Albanie, les niveaux de PIB par tête s'étalaient sur une plage intermédiaire entre l'Amérique latine et l'Afrique occidentale. Enfin, certains pays de l'ex-URSS ont hérité de ressources minérales considé-rables quand d'autres, tournés vers la transformation de ces ressources, en ont été soudainement privés. Ces différences dans les conditions initiales expliquent en partie la diversification des trajectoires de transition.
Des politiques de réformes dissemblables
Mais il y a aussi les politiques économiques suivies, les réformes colossales qu'il a fallu entre-prendre, sans exemple historique. Les pays commu-nistes partageaient des caractéristiques communes : protectionnisme exacerbé, sur-industrialisation, généralisation des pénuries et du marché noir, faible productivité dans des entreprises d'État peu compétitives. Une construction baroque ne tenant que par l'échafaudage du parti unique et les ressources énergétiques distribuées par l'ex-URSS à ses partenaires.
Que faire lorsque s'écroulent l'autorité centralisatrice et les murs protectionnistes ? Un premier clivage politique opposa partisans de la « thérapie de choc » et du « gradualisme ». Mais pourquoi la première a-t-elle fait le succès de la Pologne et l'échec de la Russie ? Pourquoi le second a-t-il fait le succès de la Hongrie et l'échec de la Roumanie ? Si pour tous les pays la libération des prix et du commerce extérieur étaient inévitables (le « choc »), les politiques de stabilisation rigoureuses (la « thérapie », qui lutte contre l'inflation) étaient indispensables. Mais on ne pouvait attendre de transformation structurelle que sur le long terme. On peut là critiquer le « consensus de Washington3 » qui faisait du triptyque « Libéralisation, stabilisation, privati-sation » la clé des réformes de la transition.
Un second débat politique a opposé les partisans de la privatisation « par en haut » à ceux de la privatisation « par en bas ». Les premiers – soutenus par les organisations internationales – considéraient que le transfert des anciennes entreprises d'état au secteur privé devait se faire le plus vite possible et suffirait à redonner vie au tissu industriel. Les seconds pensaient que seul le dévelop-pement de firmes privées par de « vrais » entrepreneurs pourrait assurer une réelle transformation des anciennes économies communistes, mais qu'il prendrait trop de temps. Avec le recul, ces deux opinions étaient fausses4. Il faut surtout encourager la création et la croissance de petites entreprises privées, secteur qui peut se développer très vite… Savoir établir les règles du jeu (les institutions juridiques) qui favorisent de tels comportements fait le succès de certains pays ; négliger ces règles maintient les pays en transition « retardataires » dans le sous-développement. L'application de « l'acquis communautaire » par les pays candidats va dans le bon sens.
L'adoption de l'euro : un troisième débat
Quant à l'adoption de l'euro, c'est le troisième grand débat politique de la transition : les Trente Glorieuses qui s'annoncent pour les pays en tran-sition – ce réservoir de croissance de l'Europe – vont voir une élévation permanente de leur productivité et une hausse des rémunérations, ce qui aura des répercussions en termes d'inflation5 et mettrait les pays en faute vis-à-vis des règles de l'Union monétaire. Faut-il que les pays en transition conservent leur monnaie avec des changes flottants, ou faut-il adopter unilatéralement l'euro sans respecter la règle d'inflation, ou bien la Banque centrale européenne doit-elle établir une règle monétaire spéciale pour les pays de l'Est ? C'est là un des enjeux économiques majeurs de l'Europe en voie de réunification.
1/ CEI : communauté des états indépendants qui comprend les pays de l'ex-URSS moins les pays baltes.
2/ L'ex-URSS a donné naissance à la Russie, l'Ukraine, le Belarus, la Moldavie, ainsi qu'aux trois pays baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie) en Europe ; en Asie, elle a engendré le Kazakstan, l'Ouzbékistan, le Kirghizstan, le Turkménistan et le Tadjikistan (Asie centrale), ainsi que l'Azerbaïdjan, l'Arménie et la Géorgie (Caucase). La Tchécoslovaquie a cédé la place à la République tchèque et à la Slovaquie. La Pologne, la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie et l'Albanie ont conservé leurs frontières. L'ex-Yougoslavie a donné naissance à la Serbie-Monténégro, à la Croatie, à la Slovénie, à la Bosnie et à la Macédoine. Enfin, l'ex-RDA a été unifiée à la RFA.
3/ Dénommé ainsi du fait de la présence dans cette ville du siège des deux grandes organisations internationales que sont la Banque mondiale et le Fonds monétaire international.
4/ Les entreprises « vite privatisées », comme en Russie, ne sont pas des entreprises réellement privées. On peut ne pas privatiser (Pologne), à condition de ne pas hésiter à mettre en faillite les entreprises d'état non viables. Quand on privatise des firmes d'état, il faut mieux rechercher des repreneurs étrangers, plus efficaces (Hongrie).
5/ Une hausse annuelle des prix de 2 à 3 points de plus que la moyenne de l'Union.
Gérard Duchêne
Directeur du ROSES
Centre de recherche sur l'économie de la transition et du développement
CNRS-Université Paris 1
Tél. : 01 44 07 81 86
Mél : Gerard.Duchene@univ-paris1.fr
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