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L'Europe, un espace multiculturel

L'Union européenne (UE) ne serait pas ce qu'elle est, si elle n'avait refusé le principe de domination d'un état sur les autres. Ni empire ni Etat-nation, l'Union met en avant le principe de la diversité de ses membres, se reconnaissant pour devise de réaliser l'« unité dans la diversité ». Construite à l'origine par six Etats, en comptant aujourd'hui quinze, à la veille d'un nouvel élargissement, l'UE doit repenser le fonctionnement des institutions communes et réfléchir aux moyens de développer un sentiment d'appartenance supranationale entre des citoyens originaires de vingt-cinq sociétés, cultures et langues distinctes.

La diversité linguistique de l'Europe
Le premier symbole de la diversité européenne est celle des langues qui fonctionnent comme « badge identitaire » et permettent d'exprimer la culture d'appartenance. Si l'anglais progresse sur la scène européenne, aucune langue ne domine le paysage européen. La diversité concerne essentiellement l'espace public, plus que l'espace privé.
L'Union reconnaît onze langues officielles : allemand, anglais, danois, espagnol, finnois, français, grec, italien, néerlandais, portugais et suédois ; s'y ajoute l'irlandais pour la traduction des traités. La politique des langues officielles se caractérise par un compromis entre le principe de la reconnaissance des langues nationales et un principe d'économie pour réduire la diversité de l'UE afin de simplifier la communication. En 2004, au moins cinq nouvelles langues seront introduites : hongrois, polonais, tchèque, slovène, ainsi qu'une ou deux langues baltes.

Travailler et vivre ensemble dans plusieurs langues
Le multilinguisme à l'européenne porte sur trois types de situations :
Le premier type concerne les institutions européennes, organes-charnières entre les sociétés nationales et l'Europe, comme le Parlement*, le Conseil* et la Cour de justice* qui disposent de la faculté de travailler dans toutes les langues officielles. Leur activité repose sur la mobilisation d'un nombre croissant de traducteurs et d'interprètes suscep-tibles d'opérer parmi les deux cent quarante paires linguistiques que suscite la reconnaissance de seize langues officielles. À défaut de ces compétences, ces institutions acceptent que la communication entre leurs membres soit assurée par l'intermédiaire de langues relais – par exemple, si l'on ne peut traduire directement du hongrois vers le suédois, on passe par l'intermédiaire de l'anglais – , au risque d'effacer les nuances de chacune des langues et de multiplier les sources de malentendus.
Le second type concerne les instances euro-péennes les plus intégrées, comme la Commission européenne* et la Cour des comptes*, qui travaillent en trois langues (anglais, français et allemand), ce qui aboutit, de fait, au progrès de deux langages : l'anglais – devenu la première langue usitée dans les échanges économiques, scientifiques et avec le reste du monde non hispanique –, et le jargon communautaire, fruit des interactions quotidiennes entre locuteurs originaires de plus d'une vingtaine de nationalités distinctes. Ce « sociolecte » plutôt instable, dénommé Eurospeak, Franglais, ou Frenglish, se développe en rupture avec les pratiques linguistiques nationales, ce qui induit un problème de compréhension des concepts européens. Le fonctionnement d'une Europe respectueuse de ses langues a un coût que les états membres ont du mal à envisager sereinement, mais c'est le prix à payer pour la construction d'une Europe démocratique.
Le troisième type de situations concerne le quotidien des locuteurs-auditeurs, car y règne la diversité qui forme le terreau des constructions linguistiques nationales. Les États sont encouragés à renforcer les compétences linguistiques de leurs citoyens, ainsi le Livre blanc produit par la Commission européenne sur « la société du savoir » précise que la connaissance des langues contribue « à renforcer le sentiment d'appartenance à l'Europe dans sa richesse et sa diversité culturelle, et la compréhension entre les citoyens européens. Le plurilinguisme est un élément constitutif tant de l'identité et de la citoyenneté européennes que de la société cognitive ».

Un sondage Eurobaromètre réalisé en 2000 faisait état d'une nette progression des Européens vers le multilinguisme. 45 % des Européens sont capables de prendre part à une conversation dans une langue autre que maternelle1. L'anglais est parlé par 47 % des citoyens européens, suivi par l'allemand (32 %), le français (28 %) et l'italien (18 %), au titre de première ou de deuxième langue. Le français, pour 37 % des citoyens et l'anglais, pour 69 %, sont considérés comme les deux langues les plus utiles à connaître. L'encouragement à l'éducation plurilingue à un âge précoce permet d'adapter les individus à la communication dans un espace plus large que le cadre national et, en leur donnant la possibilité de se référer à plusieurs centres, contribue à rendre intelligible une Europe qui se déploie à une autre échelle politique et culturelle que celle dans laquelle ils ont été socialisés jusqu'alors.


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à lire

• Bellier I. & Wilson (eds), 2000. An Anthropology of the European Union: Building, imagining, experiencing Europe. Oxford, New York, Berg.
• Irène Bellier. 2001. « Pluralisme linguistique et intégration européenne : les tensions identitaires de l'Union ». Horizons philosophiques, vol 12, n°1 : pp. 53-86
• Irène Bellier. 2002. « European identity institutions and languages in the context of enlargement ». Journal of Language and Politics, vol 1, 1.

Contact

Irène Bellier
Chargée de recherche au CNRS
Laboratoire d'anthropologie des institutions et des organisations sociales (LAIOS)
CNRS
Tél. : 01 49 54 21 98
Mél : ibellier@club-internet.fr

Consulter le site web :
laios.msh-paris

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