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Le dossier de Foca, du nom d'une ville bosniaque, établit qu'en avril 1992, une partie des forces armées serbes et surtout des paramilitaires se sont notamment livrés à des viols1 systématiques, collectifs et accompagnés de sévices et de meurtres de femmes et de petites filles. De nombreuses tortures sexuelles sont avérées à l'encontre de personnes de tous âges et tous sexes. Le sens de ces crimes de viols et de tortures sexuelles est explicite : il s'agit de toucher la capacité de reproduction et de transmission du lien de filiation de la communauté définie comme ennemie « ethnique ».
À la fin du XXe siècle, on est loin de l'étonnement incrédule devant les événements de 1992. à côté des autres pratiques de répressions et de tortures. Les viols à large échelle font partie de la panoplie des pratiques de répressions et de tortures prédictibles en temps de guerre entre nations ou communautés. Mais leur visibilité, leur sens au regard des acteurs, semble avoir pris une tournure un peu différente dans les conflits en ex-Yougoslavie et au Rwanda.
Ces pratiques s'inscrivent dans un contexte d'extrême violence relevant d'une idéologie de guerre plus ou moins explicitement imprégnée de racisme ou « d'ethnisme » : la haine adressée à la collectivité (définie par son « ethnicité » méphitique et transmise par la reproduction sexuelle) recouvre tous les membres de cette communauté quel que soit l'âge et le sexe : dans ce type de guerre, ce sont tous les civils en tant qu'appartenant à une même collectivité qui sont les ennemis. Lors des deux dernières guerres de Tchétchénie menées par l'État russe depuis les années 1990, les paysans tchétchènes violés dans les camps de filtration russes sont baptisés ensuite d'un nom de femme : ils sont donc eux aussi victimes de ces mêmes crimes de tortures sexuelles qui tentent de détruire la capacité de reproduction de l'ennemi.
Lors du génocide Rwandais (avril-juillet 1994) de nombreux cas de viols avec pour plus de la moitié des cas contamination délibérée par le virus du sida, ont été documentés : comme si ce qui était recherché était, en plus de la destruction de l'ennemi, « la défaite de sa naissance collective » dans le lieu où elle a germiné, le ventre de la femme, une terre comme matrice : la haine « ethnique » veut nettoyer l'ennemi de cet espace-là ; faire en sorte qu'il n'ait jamais été présent sur ce sol donné, « notre terre à nettoyer ».
Les guerres de nettoyage se veulent « purificatrices » et cherchent à éliminer des populations civiles définies comme « cancrelat » et « souillure » ; elles constituent les guerres les plus sales. Ces crimes auparavant pratiqués dans les guerres de répression coloniales, se retrouvent dans les conflits contemporains où les idéologies de guerre instrumentalisent, réactivent, voire réinventent sur le terrain de vieux clivages définis comme « ethniques » pour mieux masquer les enjeux économiques et politiques de ces conflits.
Du rêve de vengeance à la haine collective. Véronique Nahoum-Grappe. Éd. Buchet/Chastel, 2003.
Véronique Nahoum-Grappe
Centre d'études transdisciplinaires (sociologie, anthropologie, histoire) (CETSAH)
CNRS-EHESS
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