
Distinction
© Bergounhoux/Andia
« Un pur produit du système français. » Voilà comment se définit Laurent Lafforgue, jeune mathématicien de 35 ans qui s'est vu décerner en août dernier, aux côtés de son confrère russe Vladimir Voevodsky, la médaille Fields. Ancien élève de l'École normale supérieure, Laurent Lafforgue est entré directement au CNRS en 1990, où il a fait ses armes de jeune chercheur jusqu'en 2000. Sur 7 médailles françaises, le CNRS compte ainsi 4 médaillés. « Recevoir une telle reconnaissance est un immense honneur, témoigne le lauréat. Je ne m'en suis pas encore remis. » C'est son travail sur la « correspondance de Langlands » qui est ainsi récompensé. En l'an 2000, Laurent Lafforgue achevait de démontrer l'une des conjectures d'un programme proposé à la fin des années 1960, qui relie différentes théories mathématiques, a priori très éloignées. Du contenu même de sa découverte, il ne nous en dira pas davantage. Trop difficile à expliquer en termes simples. « D'habitude, quand je parle de ce que je fais, je n'explique pas les énoncés mais je parle de la beauté, car c'est le principal attrait, le principal guide. Les mathématiques abstraites sont une recherche d'esthétique. On essaie d'aller au bout des potentialités de l'esprit humain. » Il y aura consacré sept années de sa vie, alors qu'il était chargé de recherche au laboratoire Arithmétique et géométrie algébrique de l'université Paris-Sud. Après sa thèse sur les « D-chtoucas de Drinfeld », dirigée par Gérard Laumon1 (UMR 8628), Laurent Lafforgue reste en effet au sein de la même équipe, à travailler sur les chtoucas de Drinfeld et la conjecture de Langlands. « J'ai eu vraiment de la chance de travailler sur un sujet de cette ampleur. Je suis très reconnaissant au CNRS de la liberté totale qu'il m'a offerte. J'ai d'abord lu beaucoup, sans rien trouver ni publier, mais j'ai eu le temps de mûrir, puis de travailler pendant des années sur un seul et unique sujet. »
Comme en témoigne Gérard Laumon, Laurent Lafforgue n'a pas démérité de la confiance qu'on lui a accordée : « C'est un homme de caractèrequi a à la fois des capacités techniques phénoménales et une persévérance hors du commun. » C'est aussi un homme intègre et courageux qui n'a pas fléchi devant une erreur de démonstration repérée tardivement. « Après l'annonce en 1999 de sa découverte, Laurent devait donner un cours à l'Institut Poincaré. En préparant l'avant-dernière séance, il s'est rendu compte que l'un des énoncés intermédiaires de la démonstration était faux. » Pour Laurent Lafforgue, ce fut une période difficile. « Une étape erronée et il n'y a plus de démonstration du tout ». Il passera néanmoins une heure et demi au tableau, blême, à expliquer les tenants et les aboutissants de son erreur. « Laurent a conclu en disant qu'il allait se remettre au travail, ce qu'il a fait dès le lendemain, raconte Gérard Laumon, admiratif. Trois semaines après, il m'a téléphoné pour me dire qu'il avait trouvé. Il avait alors une conviction qui dépassait tout. Je ne l'ai jamais vu aussi confiant que lorsqu'il a eu réparé son erreur. » Si on l'interroge sur sa motivation, Laurent Lafforgue répond pourtant simplement : « J'avais juste envie d'aller au bout. » Quant à l'importance de sa contribution, il relativise encore. « La correspondance de Langlands fait partie d'une grande aventure humaine qui dépasse largement tous ceux qui y ont contribué. Aussi exaltant que puisse être notre travail, chaque découverte n'est qu'une petite pierre au regard de ce gigantesque édifice. » Ses confrères témoignent de l'exploit réalisé, mais lui, souhaiterait oublier compliments et médaille. « Après une telle reconnaissance, on peut avoir des ambitions paralysantes. Pourtant, l'importance des résultats ne dépend que très peu de nous. Aujourd'hui, je veux continuer à travailler comme avant. »
Adélaïde Robert
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Un ardent défenseur de la langue française |
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La recherche mathématique en France |
1. Directeur de recherche au Laboratoire de mathématiques d'Orsay.
Laurent Lafforgue
Institut des hautes études scientifiques Bures-sur-Yvette (91)
Tel. : 01 60 92 66 30
laurent@ihes.fr