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Distinction

Laurent Lafforgue, lauréat 2002 de la médaille Fields

Le 20 août dernier à Pékin, Laurent Lafforgue directeur de recherche au CNRS détaché à l'Institut des hautes études scientifiques (IHÉS) recevait la médaille Fields, la plus haute distinction en mathématiques.

« Un pur produit du système français. » Voilà comment se définit Laurent Lafforgue, jeune mathématicien de 35 ans qui s'est vu décerner en août dernier, aux côtés de son confrère russe Vladimir Voevodsky, la médaille Fields. Ancien élève de l'École normale supérieure, Laurent Lafforgue est entré directement au CNRS en 1990, où il a fait ses armes de jeune chercheur jusqu'en 2000. Sur 7 médailles françaises, le CNRS compte ainsi 4 médaillés. « Recevoir une telle reconnaissance est un immense honneur, témoigne le lauréat. Je ne m'en suis pas encore remis. » C'est son travail sur la « correspondance de Langlands » qui est ainsi récompensé. En l'an 2000, Laurent Lafforgue achevait de démontrer l'une des conjectures d'un programme proposé à la fin des années 1960, qui relie différentes théories mathématiques, a priori très éloignées. Du contenu même de sa découverte, il ne nous en dira pas davantage. Trop difficile à expliquer en termes simples. « D'habitude, quand je parle de ce que je fais, je n'explique pas les énoncés mais je parle de la beauté, car c'est le principal attrait, le principal guide. Les mathématiques abstraites sont une recherche d'esthétique. On essaie d'aller au bout des potentialités de l'esprit humain. » Il y aura consacré sept années de sa vie, alors qu'il était chargé de recherche au laboratoire Arithmétique et géométrie algébrique de l'université Paris-Sud. Après sa thèse sur les « D-chtoucas de Drinfeld », dirigée par Gérard Laumon1 (UMR 8628), Laurent Lafforgue reste en effet au sein de la même équipe, à travailler sur les chtoucas de Drinfeld et la conjecture de Langlands. « J'ai eu vraiment de la chance de travailler sur un sujet de cette ampleur. Je suis très reconnaissant au CNRS de la liberté totale qu'il m'a offerte. J'ai d'abord lu beaucoup, sans rien trouver ni publier, mais j'ai eu le temps de mûrir, puis de travailler pendant des années sur un seul et unique sujet. »

Comme en témoigne Gérard Laumon, Laurent Lafforgue n'a pas démérité de la confiance qu'on lui a accordée : « C'est un homme de caractèrequi a à la fois des capacités techniques phénoménales et une persévérance hors du commun. » C'est aussi un homme intègre et courageux qui n'a pas fléchi devant une erreur de démonstration repérée tardivement. « Après l'annonce en 1999 de sa découverte, Laurent devait donner un cours à l'Institut Poincaré. En préparant l'avant-dernière séance, il s'est rendu compte que l'un des énoncés intermédiaires de la démonstration était faux. » Pour Laurent Lafforgue, ce fut une période difficile. « Une étape erronée et il n'y a plus de démonstration du tout ». Il passera néanmoins une heure et demi au tableau, blême, à expliquer les tenants et les aboutissants de son erreur. « Laurent a conclu en disant qu'il allait se remettre au travail, ce qu'il a fait dès le lendemain, raconte Gérard Laumon, admiratif. Trois semaines après, il m'a téléphoné pour me dire qu'il avait trouvé. Il avait alors une conviction qui dépassait tout. Je ne l'ai jamais vu aussi confiant que lorsqu'il a eu réparé son erreur. » Si on l'interroge sur sa motivation, Laurent Lafforgue répond pourtant simplement : « J'avais juste envie d'aller au bout. » Quant à l'importance de sa contribution, il relativise encore. « La correspondance de Langlands fait partie d'une grande aventure humaine qui dépasse largement tous ceux qui y ont contribué. Aussi exaltant que puisse être notre travail, chaque découverte n'est qu'une petite pierre au regard de ce gigantesque édifice. » Ses confrères témoignent de l'exploit réalisé, mais lui, souhaiterait oublier compliments et médaille. « Après une telle reconnaissance, on peut avoir des ambitions paralysantes. Pourtant, l'importance des résultats ne dépend que très peu de nous. Aujourd'hui, je veux continuer à travailler comme avant. »
 
Adélaïde Robert

Un ardent défenseur de la langue française
Face à l'hégémonie de l'anglais dans le monde scientifique, Laurent Lafforgue fait de la résistance. Il ne publie qu'en français. Les revues de mathématiques le permettent, une exception dans l'édition scientifique qui n'ouvre ses colonnes qu'aux seuls articles en anglais. Mais lors de sa présentation au 24e Congrès international des mathématiciens, à Pékin, Laurent Lafforgue s'est incliné, en partie. « Je devais parler devant quelque 4 000 mathématiciens du monde entier, dont 2 000 Chinois. J'ai donc décidé de faire ma présentation en anglais, mais mes transparents étaient en français et en chinois. » Ce choix fut acclamé comme le fut son discours d'introduction. « J'ai pris deux minutes au début pour expliquer que je suis contre la domination d'une seule langue, d'une seule culture. Cela me semble très destructeur pour la pensée. Je leur ai dit que j'aurais préféré parler en français. C'est une langue qui s'est distinguée magnifiquement dans tous les domaines de la culture. J'ai été applaudi et… beaucoup de mathématiciens de nationalités différentes sont ensuite venus me féliciter pour ma prise de position. »

A.R.

 

La recherche mathématique en France
« La France est l'une des trois grandes puissances de recherche en mathématiques avec les États-Unis et la Russie », annonce Christian Peskine, directeur scientifique adjoint du département des Sciences physiques et mathématiques du CNRS. En France, cette recherche se pratique essentiellement en milieu universitaire, au sein de laboratoires codirigés par les universités et le CNRS. Dans ces laboratoires, où travaillent 2 000 enseignants-chercheurs et 350 chercheurs du CNRS, des recherches sur des thèmes très variés sont menées. Les mathématiciens ont en effet souvent besoin de puiser idées et inspirations dans d'autres domaines de recherche que le leur. Les travaux de Laurent Lafforgue sur la correspondance de Langlands font d'ailleurs le lien entre des branches des mathématiques éloignées. En outre, la qualité scientifique de ces laboratoires explique sans doute l'absence de « fuite des cerveaux » en mathématiques. « Le rôle du CNRS est de défendre cette politique sur un plan national ; nous le faisons en partenariat avec les universités », affirme Christian Peskine. Le CNRS dispose d'un vivier de 350 chercheurs, dont la moitié ont moins de quarante ans. Cette pyramide des âges exceptionnelle s'explique par le fait que de nombreux chercheurs quittent le CNRS vers 35 ans, pour devenir, le plus souvent, professeur d'université. En contrepartie, le CNRS recrute une quinzaine de très jeunes chercheurs d'un niveau exceptionnel pour travailler dans des conditions de liberté et de sécurité uniques au monde.

Fabrice Impériali

Notes :

1. Directeur de recherche au Laboratoire de mathématiques d'Orsay.

Contact

Laurent Lafforgue
Institut des hautes études scientifiques Bures-sur-Yvette (91)
Tel. : 01 60 92 66 30
laurent@ihes.fr


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