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Ethnologie et Cinéma

Un moment de détente après les tâches ménagères du matin. Au fond, une tenture faite de molas usagées pour protéger du vent et de la poussière qui traverse les murs en cannes de roseau.

Les femmes artistes des Iles San Blas

Personne ne connaît mieux l'histoire des molas, ces somptueux tissus polychromes créés par les Indiennes kuna qui vivent sur les minuscules îlots de l'archipel des San Blas au large de Panama, que l'ethnologue Michel Perrin(1). Voici plus de dix ans qu'il étudie cet art traditionnel. Aujourd'hui, il rend hommage à ces femmes- artistes grâce à un film documentaire Tableaux kuna. Pour ce chercheur, le septième art est le plus apte à révéler l'esthétique des relations qui existent entre le mode de vie des Indiennes kuna et l'art qu'elles engendrent. Première projection prévue à Paris en avril.

C'est à quelques encablures du canal de Panama que se trouve la Terre Kuna. Sur près de 300 kilomètres au large de la côte atlantique de l'isthme panaméen, s'égrène un long chapelet de minuscules îlots coralliens : l'archipel des San Blas. Là, vivent la plupart des Indiens kuna, dans des huttes serrées les unes contre les autres, entre d'un côté l'océan et de l'autre le lagon turquoise qui les sépare de la terre. Au loin, au pied de la cordillère, on distingue la jungle et les plantations. Des pirogues effilées sillonnent le lagon et conduisent quotidiennement les hommes vers les terres où ils effectuent les tâches agricoles. Pendant ce temps, les Indiennes kuna confectionnent les molas, ces tissus multicolores qui forment le devant et l'arrière de leurs corsages (voir encadré). Il s'agit là de véritables chefs-d'œuvre d'un art traditionnel amérindien vieux d'un siècle. Ce qui frappe, c'est la qualité esthétique des étoffes et l'inventivité créatrice des femmes kuna. Aujourd'hui vendues aux touristes, ces pièces d'art restent convoitées par les collectionneurs et sont même exposées dans plusieurs musées d'Amérique et d'Europe.

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© Photos CNRS/M. Perrin

Mola du Démon qui enlève un humain. Certains y reconnaissent un saint géant, héros d'une émission de télévision diffusée à Panama.


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© Photos CNRS/M. Perrin

« Mola de la scie à moteur » ou « de la machine à couper le bois de pirogue ». Cette mola moderne représente une tronçonneuse, un outil utilisé depuis peu dans les îles.



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© Photos CNRS/M. Perrin

Trois Indiennes kuna à l'entrée de la hutte familiale. En plus des molas qu'elles portent
en corsage, les femmes se parent traditionnellement d'un châle rouge et or, d'un anneau d'or et de colliers de fines perles qui entourent leurs chevilles et leurs poignets. L'une d'elles recopie une mola
que sa voisine lui a apportée.


C'est depuis 1989 que l'ethnologue Michel Perrin s'intéresse à cette société traditionnelle du Panama. De retour en France après plusieurs mois de tournage et de cohabitation avec la population kuna, il termine le montage de son film2 : un véritable travail d'investigation scientifique en même temps qu'un hommage à ces femmes-artistes. En ayant recours au documentaire, l'ethnologue a la volonté de montrer la relation entre l'art des molas, leur environnement et le rythme de la vie quotidienne de ces femmes qui les fabriquent. « Ce film, explique-t-il, est destiné à rendre compte de l'esthétique qui caractérise la communauté kuna. Complémentaire de l'écrit, le langage cinématographique est plus apte à évoquer les relations subtiles entre la vie d'une société et le milieu dans lequel celle-ci évolue. » Et à dévoiler les harmonies qui existent entre le mode de vie des Indiennes kuna et l'art qu'elles engendrent.

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© Photos CNRS/M. Perrin

« Mola du jaguar poursuivant la lune ». Le jaguar volant est l'un des démons faisant partie
de l'imaginaire kuna.


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© Photos CNRS/M. Perrin

« Mola de la langouste ». Les eaux du lagon regorgent de poissons et de crustacés.


 

Pirogue

© Photos CNRS/M. Perrin

Pirogue remplie de femmes revenant de la jungle située de l'autre côté du lagon, où elles ont aidé aux tâches agricoles. Les molas qu'elles portent sont dites « de travail », à motifs géométriques. Le glissement des pirogues sur l'eau constitue une sorte de leitmotiv dans le film.


Au gré du déplacement des pirogues, le spectateur pénétrera dans l'univers intime de celles qui créent les molas : un univers où faune, flore et habitat sont d'une extrême compacité, et où la vie coule en suivant les cadences des femmes qui bercent leurs enfants, de l'aiguille qui coud fébrilement, du mouvement régulier des pagaies sur l'eau, de la danse à laquelle se livrent ceux ou celles qui pressent les cannes à sucre… Autant d'éléments du réel que l'auteur mettra en rapport avec les représentations qui figurent sur les molas, grâce à des effets de style et un montage sonore approprié. Aujourd'hui encore, cet art décoratif demeure authentique et traditionnel. Mais, sous la pression du monde occidental, il subit des transformations, « tant au niveau de l'esthétique des motifs que de leur contenu, souligne Michel Perrin. Il existe de nos jours des molas de Mickey destinées exclusivement à la vente aux touristes. Cette empreinte de la modernité, je tenais à la montrer dans mon film. » Dans sa manière de travailler, Michel Perrin tient à rapprocher recherche théorique et pratique de terrain. « L'ethnologie risque de se perdre si elle ne se nourrit pas d'allers-retours entre la théorie et l'observation. L'utilisation de la caméra peut aiguiser cette observation. Mon parti pris est que l'on peut montrer et analyser à la fois par l'écrit et par l'image. » D'autant que le recours au septième art est un excellent moyen pour le scientifique de rendre ses recherches accessibles au grand public. C'est d'ailleurs dans cet objectif que le film3 sera présenté lors de l'exposition consacrée aux molas qui se tiendra d'avril à juillet 2003 à la bibliothèque Forney de l'Hôtel de Sens, à Paris. Une occasion unique d'en savoir plus sur les chatoyantes œuvres d'art qui habillent ces femmes sur des îles du bout du monde.

 


Sandrine Nouet

Notes :

1. Chercheur au Laboratoire d'anthropologie
sociale au Collège de France.
2. Avec l'appui de CNRS-Images-Média.
3. Le film est provisoirement intitulé Tableaux kuna, comme le livre qu'a publié Michel Perrin en 1998 (3e éd. 2001).

Contact

Michel Perrin
Laboratoire d'anthropologie sociale
Collège de France, Paris
Tél. : 01 44 27 17 47
michel.perrin@college-de-france.fr


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