1962 : La France, le monde politique en a décidé ainsi, doit devenir autosuffisante et compétitive. Son agriculture doit produire plus et moins cher. La loi Pisani de 1962 donne le coup d'envoi. Elle modernise ce secteur d'activité et érige les agriculteurs en force nourricière du pays.
2002 : Quarante ans plus tard, les choses ont bien changé, mais l'empreinte du monde paysan qui conserve de très fortes spécificités continue de marquer la société française. Que s'est-il donc passé en quatre décennies ?
L'influence paradoxale de la société paysanne ne peut se comprendre qu'à travers une lecture historique. " Ce qui a donné sa forme moderne à la paysannerie française, c'est qu'elle a été érigée sous la IIIe République en socle du pacte républicain, pour stabiliser un pays politiquement instable depuis un siècle. C'est le modèle du paysan, propriétaire, chef de famille, conseiller municipal et soldat. D'où un esprit de classes très fort encore aujourd'hui " explique Jean Viard, directeur de recherche CNRS au CEVIPOF1. En 1881, Gambetta institue le premier ministère de l'Agriculture. Trois ans plus tard, Jules Méline, alors Président du Conseil, facilite grâce à des mesures protectionnistes l'accession des paysans à la propriété. La période des Trente Glorieuses renforce encore la légitimité des paysans avec la fameuse loi Pisani qui fait passer les exploitations agricoles d'un modèle artisanal à un modèle entrepreneurial, plus technique, plus économique capable de générer de la matière première à bas prix pour l'industrie agro-alimentaire. Cette réforme, favorisée par des agriculteurs en mal de reconnaissance et désireux d'accéder à la société de consommation, connaît une « réussite » fulgurante. Résultat : des produits tels que les poulets, considérés, hier comme du luxe deviennent accessibles à tous. Dans le domaine des cultures céréalières l'évolution est aussi spectaculaire. De 1955 à 1994, on passe d'une production annuelle de 10 millions de tonnes de blé à 30 millions.

© J. Weber / INRA
Semence de maïs
La productivité a été multipliée par 7,2 entre 1950 et 1980. Au bout du compte, il a fallu dix ans à la France (1960-1970) pour devenir autosuffisante dans la plupart des secteurs de production et devenir exportatrice. Un beau succès qui dépasse les espérances puisqu'en 1984, l'instauration des quotas laitiers sonne l'alarme d'un état de surproduction endémique. C'est à partir du milieu des années 80 que cette logique productiviste atteint son point de rupture. Et les crises successives de la vache folle et de la fièvre aphteuse n'arrangent rien. "
Aujourd'hui, déclare Hugues Lamarche, directeur de recherche CNRS au LADYSS , économiquement, ce schéma productiviste n'est plus supportable. Produire toujours plus c'est bien, à condition que la demande solvable suive, et produire n'importe comment n'est plus acceptable : les exploitants agricoles passent pour des pollueurs, des producteurs de malbouffe. Sans oublier que la modernisation est à l'origine d'un effondrement de la population agricole ". Que ressentent alors les agriculteurs français face à cette remise en cause de leur travail ? Et que penser d'une Europe qui "
met la main au portefeuille" en soutenant les prix sur le marché à hauteur de 50% de la valeur de leur produit ? Questions cruciales qui trouveront leurs réponses lorsque l'on saura "
comment passer de la subvention à la rétribution, " fait remarquer Bertrand Hervieu, président de l'Inra
3 . "
C'est là l'essentiel du problème politique " poursuit-il. En 1992, on constate une volonté de changer de modes de subventions, avec le passage du soutien des prix au soutien du revenu des agriculteurs. Certes, il faut rester dans une logique d'aides mais changer leur affectation. Les contrats territoriaux d'exploitation (CTE) mis en place par Louis Le Pensec, ministre de l'agriculture de 1997 à 1998, sont réellement la première amorce d'un système alternatif. Ces aides de l'Etat sont accordées à un exploitant sur la base du développement durable (emploi, respect de l'environnement, qualité de l'alimentation…). "
Les CTE, commente Bertrand Hervieu,
favorisent une agriculture de terroir. On ne parle plus de subventions mais de service rendu, un service non marchand qui représente néanmoins une richesse. Cependant, cette rétribution doit être nécessairement reliée à des productions pour ne pas créer de la rente ". La loi d'orientation agricole de 1999, initiée par le gouvernement d'Alain Juppé et votée sous le gouvernement de Lionel Jospin, est venue renforcer cette initiative qui permet à l'agriculture et aux paysans de répondre aux nouvelles exigences de la société en pratiquant par exemple, une agriculture raisonnée ou des formes de tourisme agricole. "
La France est un formidable espace de récréation et si le tourisme rural est encore marginal, il peut avoir de l'avenir dans le pays le plus visité au monde ", ajoute Jean Viard. Par ailleurs, l'aide à la qualité devrait permettre aux exploitants de jouer davantage leur avenir sur le label, la certification, la garantie d'authenticité du produit. Va-t-on pour autant abandonner totalement le modèle productiviste ? "
Non, répond Hugues Lamarche. Il va, au moins dans le contexte actuel, coexister avec le modèle alternatif. " Le choix du consommateur sera déterminant !

© Source AGRESTE
Les grandes cultures
Les grandes cultures (céréales, oléagineux, protéagineux, betteraves et autres cultures industrielles) couvrent 40 % de la superficie agricole utilisée. Elles se concentrent essentiellement dans les régions Centre, Picardie et Île-de-France, mais sont également présentes en Alsace et dans le Sud-Ouest.

© Source INSEE
La population active agricole, composée des travailleurs salariés ou non ayant pour activité principale l'agriculture, compte 885 000 personnes en 2000. Elle représente moins de 3,5 % de la population active totale, contre 13 % en 1970.

© FNSEA
Manifestations d\'agriculteurs européens à Strasbourg le 11 juin 2002.
Ces bouleversements du monde paysan sont allés de pair avec un traumatisme de taille comme le souligne Bertrand Hervieu. "
Cette communauté est devenue une minorité parmi d'autres " bien que le poids de ses traditions et son rôle dans l'histoire ne puissent s'oublier sur la scène politique. "
Le monde agricole en France est celui qui a le maillage institutionnel le plus conséquent. À travers les coopératives, les organisations consulaires, les syndicats, il bénéficie de dispositifs économiques efficaces. La FIPA4 comptait cinq représentants au Sommet mondial de Johannesburg sur le développement durable ", poursuit Bertrand Hervieu. Pour lui, si la population active agricole - inégalement répartie sur l'hexagone (mettre l'infographie correspondante) - s'évalue aujourd'hui à environ 3,5 % de la population active totale, "
il ne faut pas sous-estimer le nombre des retraités sur le territoire agricole dont le poids est totalement décisif en politique ".
Le monde paysan a donc bien un rôle à tenir dans notre futur et dans un monde globalisé. Toujours garant du pétrole vert et de l'indépendance alimentaire du pays (mettre l'infographie correspondant aux productions actuelles), il devra néanmoins apprendre à cohabiter avec les "
rurbains " nouvellement arrivés sur son terroir, les résidents secondaires mais aussi avec une vision écologique de la nature. Ceci annonce de nouveaux jeux et enjeux politiques.
Stéphanie Bia
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Bibliographie générale
Bertrand Hervieu et Jean Viard, Au bonheur des campagnes en 1996 et L'archipel Paysan en 2001 aux éditions de l'Aube. Hugues Lamarche, « L'exploitation familiale en France », in L'agriculture familiale, une réalité polymorphe, T.1, Lamarche H. (coord.) L'Harmattan, Paris, 1992, p.31-85. Hugues Lamarche, « L'agriculture sources d'emploi ? » in L'emploi rural, une vitalité cachée, Mathieu N. (coord.), L'Harmattan, Paris, 1995, p.121-152. Jean-Paul Billaud, Environnement et gestion des territoires : l'expérience agri-environnementale française – Éditeurs scientifiques CNRS/MAT, diff. Documentation française, 372p, mai 2002.
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