
Ethnologie
« Un beau dimanche de printemps, aiguillonnées par un article alléchant, nous avons tourné le dos aux couloirs sombres du RER pour rejoindre les rives verdoyantes de la Marne à Champigny. Le bac nous conduisit à l'Ile-du-Martin-Pêcheur. » Là, au travers des arbres, aux sons d'une musique, des couples dansent... comme dans les tableaux de Renoir. Sur les planches fragiles de l'estrade, Jo Privat, ami de Django, n'est plus, mais d'autres accordéonistes font leur travail. Ainsi commence l'aventure de Kali Argyriadis et Sara Le Menestrel1.
Durant dix-huit mois, de mars 1999 à septembre 2000, dans quatre établissements du Val-de-Marne (La guinguette de l'Ile-du-Martin-Pêcheur à Champigny-sur-Marne, Chez Gégène et le Petit Robinson à Joinville-le-Pont et Chez Mimi la sardine à Noisy-le-Grand), les deux chercheuses mènent leur enquête entre distanciation et immersion. Son but : « Étudier une pratique génératrice de liens sociaux divers, incluant conflits, stratégies d'alliances, stratégies commerciales et culturelles avec l'interaction constante entre l'image, la fiction et la réalité. » Et des images, il n'en manque pas, de Casque d'Or au « petit vin blanc qu'on boit sous les tonnelles », en passant par Courbet et les impressionnistes, les « mauvais garçons », le canotage, Le Bal chez Temporel, etc. Après avoir étudié leur histoire, les deux ethnologues analysent le « renouveau » des guinguettes, étudient la mise en scène esthétique dont elles sont l'objet (décor, gastronomie, tenue vestimentaire, musique, danse...), mettent en évidence les différentes perceptions, leur caractère « populaire » et analysent la place accordée à ces lieux dans notre patrimoine.
Conclusion : derrière des valeurs génériques communes – convivialité, simplicité, retour à la nature, authenticité, exotisme – autour desquelles se rassemblent les amateurs, se dessinent des attitudes multiples : jeux (autodérision, humour, déguisement), manières de se parler et de danser. Les guinguettes ont une place toute trouvée dans notre patrimoine culturel. Elles sont une tradition vivante jouée, « réactivée » avec la régularité d'un « rite » par leurs patrons, leurs clients et leurs militants. Elles participent donc aux enjeux touristiques2.
Léa Monteverdi
1. Kali Argyriadis est chargée de recherche à l'Institut de
recherche pour le développement. Sara Le Menestrel, chargée
de recherche au CNRS, actuellement membre du Centre d'études nord-américaines (CNRS-EHESS), travaille sur les musiques dites « populaires », plus spécialement sur la musique franco-louisianaise.
2. Le résultat de cette recherche vient d'être publié sous le tire : Vivre la guinguette. Édition Puf, Avril 2003.