
Marie Christine Pouchelle. L'Hôpital corps et âme
Marie-Christine Pouchelle, essais d'anthropologie hospitalière.Éditions Seli Arslan, septembre 2003, 218 p., 26,50 €.
« À la lecture de votre ouvrage, parfois éprouvant, on est tenté de vous demander « Mais qu'alliez-vous faire dans cette galère ? » Autrement dit, pourquoi cet essai d'anthropologie dans le milieu hospitalier et au sein de deux des services les plus « durs » : le bloc opératoire et la réanimation ?
J'ai commencé en janvier 1992, sur proposition d'un chirurgien, dans un hôpital de haute technicité (Île-de-France), consacré à la chirurgie cardiaque et thoracique et au « gros vasculaire ». C'était la première fois en France que des travaux anthropologiques de longue haleine étaient ainsi engagés dans les espaces les plus fermés de l'hôpital. Dans ces huis clos très technicisés où la personne est souvent réduite à sa réalité organique pour cause d'urgence vitale, j'ai cherché à repérer comment opère la dimension psychique. J'y ai, par exemple, trouvé nombre de métaphores relatives au « voyage » de l'âme qu'on se serait plutôt attendu à trouver dans une culture chamanique. Les articles réunis dans mon ouvrage sont autant d'essais pour approcher les enjeux symboliques propres à ces lieux très particuliers.
Que vous ont montré ces cinq années ? Vous employez le mot « sidération » pour qualifier parfois la tonalité de votre ressenti…
Mes émotions m'ont servi d'outils de saisie : sur un tel terrain, c'est une des conditions de l'objectivité de la recherche, aussi paradoxal que cela puisse paraître, et c'est aussi un puissant moteur énergétique pour mener une observation parfois épuisante. Reste ensuite à prendre de la distance et à réfléchir sur les situations en cause. Les hospitaliers sont pour leur part obligés à des acrobaties affectives pour lesquelles ils ne sont pas formés. C'est aussi cela que j'ai tenté d'explorer, la culture chirurgicale s'étant bâtie sur un modèle militaire traditionnel, celui du héros impavide au cœur du danger.
Quelles perspectives ouvre votre travail ?
Ce travail n'aurait sans doute pas été possible il y a vingt ans. Il prend place dans un moment de crise de notre système de santé où les hospitaliers s'interrogent sur leurs pratiques, où l'hôpital s'ouvre sur son environnement, où les usagers commencent à être reconnus comme détenteurs d'une certaine compétence. Tout en se situant dans une perspective de recherche fondamentale, il m'a amenée à une forte intégration sur leurs activités, à mettre mes hypothèses et mes conclusions à l'épreuve de leurs ressentis, à négocier sur le savoir. Ces interactions sont complexes et sont évidemment à analyser, mais j'y vois une piste pour une recherche qui soit vraiment de service public. »
Propos recueillis par
Léa Monteverdi