
Stratégie
© C. Lebedinsky/CNRS Photothèque
Le CNRS a adopté un projet d'établissement (PE) en février 2002 et signé un contrat d'action pluriannuel (CAP) avec l'État en mars de la même année. S'il est trop tôt, un an et demi après, pour en tirer un vrai bilan, on peut s'interroger sur leur pertinence et leur mise en œuvre dans un contexte économique et politique qui a changé. Ainsi, les priorités dégagées par le PE sont-elles toujours d'actualité ? Le changement de directeur général intervenu à l'été 2003 est-il le signe de nouvelles orientations pour le Centre ?
Gérard Mégie : Je me suis déjà exprimé dans un message à l'ensemble des personnels sur ces changements2. Prenant acte de la décision du gouvernement de mettre fin au mandat de Geneviève Berger, j'ai tenu, en mon nom personnel et au nom de l'établissement, à la remercier pour son action à la Direction du Centre. Au cours des entretiens que j'ai eus avec Mme la ministre de la Recherche et des Nouvelles Technologies à l'occasion de la nomination du nouveau directeur général, celle-ci m'a toujours confirmé que les orientations stratégiques fixées dans le projet d'établissement restaient pleinement validées. Celui-ci est donc tout à fait d'actualité dans la mesure où nous avons effectivement identifié les enjeux essentiels pour l'avenir de la recherche. Je suis persuadé que Bernard Larrouturou, comme le démontre amplement son parcours personnel, sera bien placé pour conduire les évolutions nécessaires de notre organisme. De fait, l'analyse qui a abouti à la définition de trois grandes priorités – construction d'un espace européen de la recherche, mise en œuvre de l'interdisciplinarité et responsabilisation des acteurs de la recherche – est plus que jamais valable : aujourd'hui, nul ne doute que la recherche évoluera dans un cadre européen et non national. Il est clair que les grandes questions de sciences sont et seront de plus en plus interdisciplinaires. Et la richesse disciplinaire du CNRS est un formidable atout pour monter ce type de projet. Quant à la responsabilisation des acteurs de la recherche, l'enjeu est primordial. Certains ont mis en doute l'idée des contrats d'action en y voyant la fin de la liberté du chercheur. À tort, je pense, puisqu'il s'agit au contraire de redonner des espaces de liberté aux chercheurs en déconcentrant la gestion et en articulant les projets de recherche, qui émanent des laboratoires, avec les orientations stratégiques qui prennent notamment en compte les priorités du gouvernement. Il est en effet légitime qu'un gouvernement démocratique énonce des priorités comme les sciences du vivant, les Stic3, l'environnement, l'énergie etc. Mais cette demande sociale reste très large et il appartient à la communauté scientifique de contribuer à éclairer la réflexion du gouvernement sur ces priorités nationales de recherche et de formuler les questions scientifiques pertinentes parce qu'elle est la mieux placée pour le faire. Évidemment, dans cette perspective, le point essentiel est le respect du contrat : l'engagement de moyens doit être à la hauteur de l'engagement d'objectifs.
Mais dans la période de restrictions budgétaires drastiques que nous sommes en train de vivre, ce contrat n'est-il pas mis à mal ?
G. Mégie : Disons les choses clairement : compte tenu des difficultés économiques que le pays traverse, nous avons subi des annulations de crédits et une réduction du nombre des recrutements. Dans ce contexte, nous nous sommes efforcés de maintenir nos priorités et d'optimiser l'utilisation de nos moyens financiers et humains, et le reproche qui a pu nous être fait de ne pas dépenser la totalité de nos crédits n'est plus valable aujourd'hui. En effet, la temporalité de la recherche n'est pas, et ne peut être, la simple annualité budgétaire et les reports de crédits sont, de ce fait, inévitables. Les laboratoires ont des contrats avec les industriels, avec l'Europe, ils ont des projets d'équipement qui nécessitent une mise en œuvre pluriannuelle. C'est cette visibilité à deux ou trois ans qu'il faut garantir, faute de quoi nous serions obligés de freiner trop brutalement… et il serait alors difficile de relancer efficacement les activités. Il est également inquiétant de voir l'écart se creuser entre les investissements dans la recherche consentis par des pays comme les États-Unis ou le Japon et ceux de l'Union européenne. Néanmoins, le gouvernement vient d'afficher sa priorité pour l'éducation, la recherche et la culture et nous espérons donc que le budget 2004 permettra de rétablir la confiance, ainsi que l'a souhaité le Conseil d'administration du CNRS lors de sa séance de juin dernier.
Les questions autour de l'emploi restent une préoccupation constante des chercheurs, des ITA et de tous les jeunes diplômés qui frappent à la porte du CNRS. Comment voyez-vous le chercheur de 2010 ?
G. Mégie : Il n'aura pas fondamentalement changé : il fera toujours preuve de curiosité d'esprit, de compétences élevées, il sera capable de réunir des énergies probablement plus diversifiées qu'aujourd'hui et certainement à l'échelle européenne. Ce qui demandera d'ailleurs, pour faciliter la mobilité, de résoudre les problèmes liés aux differences de statuts, de salaires, de couverture sociale… qui existent aujourd'hui. Il aura toujours, je l'espère, la possibilité d'être un chercheur à plein-temps, une position que nous envient les étrangers, ce qui ne signifie pas pour autant qu'il exercera le même métier tout au long de sa carrière. Plus encore qu'aujourd'hui, il aura, en effet, à évoluer entre les différentes facettes du métier de chercheur : recherche, formation, valorisation, expertise, gestion de la recherche…
Dans la perspective de la construction de l'espace européen de la recherche, y aura-t-il une place pour un organisme aussi singulier que le CNRS ? Et laquelle ?
G. Mégie : J'en suis convaincu. Le paysage européen de la science est divers et il va falloir en tenir compte car cette construction ne pourra s'élaborer indépendamment des communautés de chercheurs. Il va falloir également faire preuve d'imagination, catalyser l'énergie des jeunes, trouver l'équilibre entre les régions et l'Europe. Dans cette approche, le CNRS – qui est l'un des garants de la structuration nationale de la recherche en France et qui a largement prouvé sa capacité à construire une politique scientifique cohérente et à tisser des liens très forts avec les pays européens, au-delà du 6e PCRD – est particulièrement bien placé pour mener un débat sur les modes de prospective, d'évaluation et de financement de la recherche en Europe à un horizon de dix ans. Le groupe de réflexion stratégique (GRS) du CNRS sur l'Europe4 se concentre d'ailleurs sur la préparation d'un grand colloque sur l'Europe de la recherche qui se tiendra à Paris en juillet 2004. Colloque où nous pourrons réfléchir collectivement avec tous nos partenaires, notamment, à la place que devrait avoir un éventuel Conseil européen de la recherche et où nous pourrons affirmer nos priorités comme celle de la défense de la recherche fondamentale.
Mais l'accent aujourd'hui n'est-il pas mis sur l'innovation, sur la prise de brevets, les contrats passés avec les industriels ?
G. Mégie : Participer au bien-être social et à la compétitivité économique du pays fait partie intégrante des missions du CNRS. Ce qui met en jeu deux types de mécanismes. En aval, tout ce qui peut favoriser l'innovation, la valorisation, la création d'entreprises et, sur ce plan, la loi sur l'innovation a libéré fortement les énergies depuis quatre ans… Et en amont, un effort d'anticipation : nous devons réfléchir avec les industriels sur les problèmes, les barrières qu'ils rencontrent et sur la manière de les traduire en questions de recherche, y compris fondamentale. Cela doit faire partie intégrante de notre réflexion et alimentera notre prospective et notre vision stratégique. Cet effort n'est certes pas facile à conduire et il ne se traduira pas par des innovations technologiques avant plusieurs années, mais il est primordial. Nous devons rester compétitifs à l'heure où les entreprises externalisent leur recherche en exigeant le meilleur rapport « qualité-prix » d'autant plus facilement qu'elles n'évoluent plus dans un cadre franco-français mais international.
Plus largement, le CNRS se donne-t-il les moyens d'être un acteur important du débat public ?
G. Mégie : C'est pour l'établissement une activité essentielle, mais multiforme. Nous avons été des acteurs assez forts des grands débats nationaux comme celui sur l'énergie. J'ai également été frappé, lors du conflit avec l'Irak, de ne pouvoir ouvrir un journal sans y voir citer un chercheur du CNRS s'exprimant sur l'histoire de la région, l'Islam, la culture clanique, les relations internationales, etc. Preuve de l'importance accordée par le CNRS aux sciences humaines et sociales... Nous menons en ce moment une réflexion sur l'expertise, qu'elle soit individuelle, institutionnelle ou collégiale et sur le cadre éthique qu'il devient nécessaire de fixer alors que s'agrandit le fossé entre l'assurance formelle de plus en plus demandée à l'expert et le doute salutaire qui est de mise chez le chercheur. La participation à la démocratie scientifique et technique fait partie du PE et les acteurs de la recherche doivent donc se sentir mieux soutenus lorsqu'ils s'engagent dans le débat public. Maintenant, il reste une dernière étape à franchir : que les comités d'évaluation prennent véritablement en compte ce type d'activités… Autant, je ne crois pas qu'il faille réserver des quotas de postes à ceux qui font de l'expertise ou de la valorisation, autant il faut que la participation à ces travaux importants et difficiles soit valorisée dans le déroulement de carrière des scientifiques qui s'investissent dans ces tâches essentielles.
Le CNRS est-il à l'aube d'une révolution structurelle de la recherche ?
G. Mégie : Nous sommes certainement à un tournant : la recherche française vit sur des idées et des modes d'organisation qui n'ont pas été repensés collectivement depuis vingt ans. Certains d'ailleurs ont la nostalgie des Assises de la recherche de 1982, voire du colloque de Caen et de la DGRST 5 . Compte tenu des évolutions : l'Europe, les régions, les relations avec le monde socio-économique, les rapports complexes entre science et société… , le temps certainement est venu d'un grand débat national sur la recherche, sur la place du chercheur dans la société, sur l'organisation de la recherche en France. Quel est aujourd'hui notre objectif ? Une recherche française ou une recherche européenne ? Une recherche isolée ou une recherche intriquée avec la formation et l'innovation ? De même, est-il bien raisonnable d'embaucher des personnels de la recherche à « bac + 10 » pour 1 500 euros par mois si l'on veut continuer, d'une part, à recruter les meilleurs en étant attractif dans la compétition internationale et, d'autre part, à attirer les jeunes vers les carrières scientifiques ? Quelle recherche veut se donner notre pays ? Le PE et les trois groupes de réflexion stratégique (Europe, Recherche et société, Gestion des ressources humaines et renouvellement des personnels), qui alimentent sa mise à jour, nous permettront d'être un acteur privilégié de ce débat, essentiel pour notre pays.
Propos recueillis par
Cécile Lestienne
1. Voir Le Journal du CNRS n°160-161.
2. Consulter le site web
3. Sciences et technologies de l'information et de la communication.
4. Voir www.cnrs.fr/Strategie.
5. Délégation générale à la recherche scientifique et technique.