
© J. Chatin/CNRS Photothèque
Le 24 avril 2003, devant le Sénat, Nicolas Sarkozy, ministre de l'Intérieur résumait ainsi son analyse : « un : il n'y a que des drogues interdites et des usagers qui transgressent la loi ; deux : toutes les drogues sont nocives. » Plutôt que d'engager une discussion directe, mon propos consistera à souligner trois changements dans la signification de ce que l'on appelle « drogue » : 1. la notion d'interdit est devenue floue, 2. les distinctions entre usages de drogues et de médicaments psychotropes sont brouillées, 3. la toxicomanie est devenue dépendance, autrement dit un problème de santé mentale.
L'interdit : plusieurs rapports d'experts1 ont proposé la dépénalisation des usages de drogues avec pour objectif la diminution des risques sanitaires et sociaux. De leur côté, les recherches en sciences sociales ont montré que la toxicomanie n'est pas le destin inéluctable de ceux qui consomment des drogues, y compris les plus dures comme l'héroïne (cela ne veut évidemment pas dire que l'héroïne n'est pas un produit très dangereux). Quant au cannabis, il existe une distance croissante entre la légitimité sociale d'un usage apparemment massif2 et l'illégalité juridique. Conséquence : l'interdit ne fait plus sens.
Les produits : la neurobiologie et la pharmacologie (rapport Roques, 1999) considèrent que la distinction entre produits licites et illicites ne repose sur aucune base biologique sérieuse. Par ailleurs, les fonctions thérapeutiques des anxiolytiques, hypnotiques et antidépresseurs font l'objet de polémiques récurrentes depuis les années 1980. Leur perception a basculé, à tort ou à raison, dans un conflit entre soin, confort et dopage. En même temps, le dopage, en sport a été redéfini – avec raison – comme une véritable toxicomanie. Parallèlement, les consommations régulières ou chroniques des drogues illicites, tous les cliniciens le disent, ont des fonctions d'automédication, particulièrement de la dépression. De là, deux questions liées : l'extension de la notion de dopage dans le langage quotidien n'est-elle pas une manière de dire confusément que la distinction entre « se soigner » et « se droguer » s'est brouillée ? Peut-on encore faire une distinction entre les malheurs qu'occasionnent la vie et la souffrance pathologique ?
La dépendance : la notion de dépendance connaît une extension considérable dans les sciences cliniques, elle désigne aujourd'hui un mode de relation pathologique qui n'est plus limitée aux drogues. Les cliniciens mettent l'accent sur la conduite addictive, qu'elle porte sur la drogue, le jeu, le sexe, la nourriture – boulimie et anorexie. Les comportements addictifs apparaissent comme un mode de défense contre les affects dépressifs.
Ces trois changements sont également révélateurs de quelques transformations normatives dont il faut prendre la mesure. Dans la « société de l'Homme-individu » (Louis Dumont), chacun est moins pris dans des règles d'obéissance et de discipline que d'initiative individuelle, d'autonomie et d'épanouissement personnel. Nous faisons face à une transformation profonde de la norme sociale, de ce que signifie la vie en commun. Elle demande de l'action et de la décision personnelles : motivations, capacités de présentation de soi, d'élaboration de projets, dans le couple, la famille, le travail ou… la maladie. Drogues illicites et médicaments psychotropes sont souvent employés pour se désinhiber et être à la hauteur du culte de la performance exigée aujourd'hui pour rester dans la socialité. Car la question qui se pose à chacun est : suis-je capable de le faire ? C'est l'une des raisons sociales de la dépression, cette pathologie de l'insuffisance, que compensent drogues et médicaments psychotropes. La politique de Nicole Maestracci, qui fut présidente de la MILDT3, avait intégré les nouvelles donnes de la drogue pour promouvoir une politique de réduction des risques, qui visait l'efficacité avec des objectifs définis. On risque aujourd'hui une réidéologisation du problème qui n'aura guère d'efficacité et encombrera la police et la justice de tâches non prioritaires. Il serait donc prudent, avant toute décision politique hâtive, d'entreprendre une profonde réflexion sur les transformations des rapports entre le permis et le défendu, d'une part, le normal et le pathologique, d'autre part.
Alain Ehrenberg
1. CCNE (Comité consultatif national d'éthique) pour les Sciences de la vie et de la santé en 1994, rapport Henrion en 1995 — Henrion a été nommé par Simone Veil —, livre blanc de l'Association nationale des intervenants en toxicomanie en 1994, rapports du Conseil national du sida en 1993 et en 2001, etc.
2. Les consommations se sont partout stabilisées en Europe à un haut niveau.
3. Mission de lutte contre la drogue et la toxicomanie.