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3 questions à…

3 questionsJean-Paul Moatti
Le principe de prévention
Le culte de la santé et ses dérives
Patrick Peretti-Watel, Jean-Paul Moatti, éd. Seuil, coll. « La république des idées », novembre 2009, 112 p. – 10,50 €

Jean-Paul Moatti est professeur d'économie à l'université Aix-Marseille-II ainsi que directeur de l'Institut fédératif de recherches Sciences humaines économiques et sociales de la santé (CNRS / Université Aix-Marseille / Inserm / IRD).


Pourquoi deux chercheurs en contact régulier avec les acteurs de la prévention sanitaire publient-ils un ouvrage à tonalité critique sur ce qui fut une magnifique idée ?

Pour contribuer à la sauver ! La prévention est une vieille idée qui remonte au XVIIIe siècle et qui s'est généralisée depuis 1950 comme l'un des éléments résultant de ce que nous appelons « la mise en risque ». Supposer à tout-va qu'il y a risque entraîne instantanément une propension à anticiper l'avenir. Comme président du conseil scientifique de l'Institut national de prévention et d'éducation pour la santé (Inpes), je serais mal placé pour négliger le fait que la prévention contribue de façon significative à la poursuite des progrès de l'espérance de vie. Avec Patrick Peretti-Watel, qui est l'un des spécialistes de la sociologie des risques, nous n'adhérons pas à certaines critiques faciles qui accusent la prévention de « porter atteinte aux libertés individuelles », voire de « préparer un totalitarisme insidieux ». Ce discours masque trop souvent les intérêts des producteurs de tabac, de boissons alcoolisées ou de l'industrie agroalimentaire en général. Nous sommes, en revanche, légitimes pour pointer des dysfonctionnements, des effets pervers potentiels de la prévention qui peuvent se retourner contre son efficacité et, involontairement, aggraver les inégalités de santé.

Vous parlez de véritables maux. Qu'entendez-vous par ce terme fort ?
La prévention est soumise à de nombreuses tensions contradictoires qu'elle ne parvient pas toujours à bien gérer. Par exemple, à force de noyer le public sous des risques multiples, on peut finir par le convaincre de l'inutilité de la prévention – comme ces fumeurs ou ces gros buveurs qui se justifient en invoquant les risques qu'ils encourent avec la pollution de l'environnement. Autre défectuosité : en ciblant les groupes les plus exposés à certains risques (toxicomanes dans le cas du sida), on peut entretenir la discrimination à leur égard et, du coup, les décourager d'agir. Un autre paradoxe : la prévention est censée reposer sur des individus responsables et autonomes alors qu'il lui arrive de servir de tremplin aux normes contraignantes d'« entrepreneurs de morale ». Par exemple, il y a obligation de promouvoir l'abstinence sexuelle pour bénéficier de l'aide américaine en matière de prévention du sida dans les pays du Sud. Sans parler de sa récupération possible par le marketing d'intérêts particuliers : la mention « éviter de manger trop gras, trop sucré ou trop salé » qui accompagne les publicités de produits agroalimentaires favorisant l'obésité est interprétée par une partie du public comme un label de qualité !

Vous allez jusqu'à dire qu'il faut « réinventer » la prévention. Est-ce possible ?
Certainement. Il faut en finir avec une conception qui érige la prévention en une véritable utopie, qui identifie le bonheur avec la maîtrise totale du risque sur son propre corps et qui se réfère à un mythe de la sécurité collective absolue. Lorsque les incertitudes sont telles que le risque ne peut même plus être quantifié, le principe de prévention se transforme en son avatar extrême, le principe de précaution. Ce dernier nous entraîne dans une spirale vite incontrôlable de scénarios catastrophe comme dans les débats actuels sur l'épidémie de grippe H1N1. Il faut en revenir à une conception moins techniciste, plus raisonnable et plus respectueuse de l'éthique, qui reconnaisse que toutes les conduites humaines, même celles qui s'avèrent à risque pour la santé, ont du sens pour les individus qui les pratiquent. Je pense que l'avenir de la prévention est sans doute moins dans les injonctions médiatiques que dans l'humilité patiente d'actions de proximité impliquant les gens eux-mêmes dans une véritable participation communautaire. Voilà où se trouve le sauvetage de la prévention.

Propos recueillis par A.L.

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