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Écologie

L'océan à dos d'éléphant

Depuis 2003, sur les îles Kerguelen, des biologistes se livrent à un drôle de rodéo sur le dos des éléphants de mer, pour les équiper d'une balise Argos de dernière génération. Celle-ci permet de mieux connaître leur mode de vie mais aussi d'en savoir plus sur les caractéristiques de l'océan Austral.

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© C. Guinet/CNRS Photothèque/CEBC

Cet éléphant de mer femelle a été équipé d'une balise Argos à Kerguelen. Celle-ci permet de suivre l'animal à la trace et de recueillir de précieuses informations sur les eaux qu'il traverse.



À raison d'un poids de trois tonnes pour les plus gros mâles, coller une balise sur la tête d'un éléphant de mer, le plus grand des phoques, est un exercice plutôt sportif. Mais le jeu en vaut la chandelle. L'appareil de 500 grammes qui servira, pendant les 8 mois de son séjour en mer, de couvre-chef au pinnipède, est un petit bijou de technologie. Dans les terres Australes et Antarctiques françaises, les chercheurs du Centre d'études biologiques de Chizé (CEBC) du CNRS et leurs confrères équipent également des animaux plus petits, comme les albatros et les manchots royaux, de balises Argos permettant de suivre leurs déplacements, couplées à des enregistreurs mesurant la profondeur et la température des masses d'eau traversées. Mais pour récupérer ces informations, il faut remettre la main sur l'appareil. Au contraire, la balise des éléphants de mer, relativement lourde mais plus perfectionnée, assure la transmission en direct des données de profondeur, température et salinité, chaque fois que l'animal vient respirer à la surface. Les quelques 80 éléphants de mer équipés à Kerguelen depuis le début de ces travaux1, en 2003, ont ainsi permis de jeter un éclairage inédit sur l'écologie de l'espèce. Mais ils ont aussi contribué à l'amélioration des connaissances sur les caractéristiques physiques et biologiques de l'océan Austral.

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© C. Guinet/CNRS Photothèque/CEBC

Pour capturer un éléphant de mer, les biologistes s'arment d'abord d'un grand « sac de tête » qui bloque la mâchoire de l'animal et l'aveugle. Deux personnes sont ensuite nécessaires pour le maîtriser. Puis une péridurale qui immobilisera l'animal une trentaine de minutes est pratiquée…



« À l'origine, notre objectif était de comprendre pourquoi les effectifs des colonies des îles Kerguelen et Macquarie, pourtant éloignées de plusieurs milliers de kilomètres, se sont effondrés de moitié dans les années 1970, tandis qu'une troisième population subantarctique, celle de l'archipel de Georgie-du-Sud, restait stable, raconte Christophe Guinet, biologiste au CEBC et coordinateur de la contribution française du programme. En l'absence d'une prédation exceptionnelle ou d'une raréfaction des proies due à la surpêche, notre hypothèse était qu'un changement était intervenu dans l'environnement des phoques des îles Kerguelen et Macquarie. Mais nous ne connaissions même pas leurs déplacements en mer ! L'idée était donc de caractériser les zones où les animaux de ces trois colonies trouvent leur nourriture. » L'initiative n'a pas manqué de séduire les océanographes, qui avaient cruellement besoin d'un système d'observation efficace pour l'océan Antarctique alors que celui-ci joue un rôle majeur dans la régulation du climat.
Les balises ont permis d'identifier les zones de pêche les plus favorables aux éléphants de mer. « Nous avons utilisé des indices comme la vitesse de déplacement ou le temps passé au fond lors d'une plongée. Plus surprenant, la manière dont l'animal dérive passivement lors de descentes très particulières où il se repose en apnée à environ 300 mètres de profondeur peut aussi renseigner sur l'abondance des proies dans le secteur. Car dans cette situation, un phoque qui s'amaigrit aura tendance à couler au fil des plongées alors que s'il s'engraisse, il remontera. » Grâce aux capteurs de salinité et de température, ces environnements ont été caractérisés. « Par exemple, en Antarctique, les meilleures zones de pêche correspondent à des eaux très froides, liées à la présence d'icebergs, explique Christophe Guinet. Il est possible que le froid rende les poissons léthargiques, ce qui facilite leur capture. »

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© Graphiques : CNRS Photothèque/CEBC

En équipant simultanément des éléphants de mer à Kerguelen, en Géorgie-du-Sud et aux îles Macquarie, les chercheurs ont obtenu cette couverture de l'océan Austral en profils de température.



Ainsi, les variations observées dans les années 1970 seraient liées au fait que les trois colonies d'éléphants fréquentent des zones de pêche différentes : « Les populations des îles Kerguelen et Macquarie, qui se nourrissent en Antarctique, ont été victimes d'un réchauffement des eaux de surface dans la région durant les années 1960-1970. Celui-ci aurait entraîné une diminution de l'abondance du krill, à la base de la chaîne alimentaire, explique Christophe Guinet. La population de Georgie-du-Sud, qui exploite principalement la zone subantarctique, n'a en revanche pas été touchée. »
Autre domaine de la recherche alimenté par nos éléphants de mer : l'océanographie. Les animaux marqués représentent aujourd'hui la première source de données sur la température et la salinité de l'océan Austral, et fournissent 98 % des informations obtenues dans la zone de banquise de l'hémisphère Sud. Mises à disposition de la communauté internationale via la base de données Coriolis, ces informations sont exploitées pour l'océanographie opérationnelle, qui consiste à prévoir l'état de l'océan. Elles permettent aussi d'étudier la réponse du milieu marin aux changements climatiques. « Nous espérons pérenniser ces travaux pour les dix prochaines années, en les intégrant à un observatoire à vocations écologique et océanographique », conclut Christophe Guinet. Le rodéo à dos d'éléphant n'est peut-être pas terminé.

Marie Lescroart

>> En savoir plus :
Mémoires d'un éléphant de mer (2008, 32 min) de François de Riberolles, produit par CNRS Images et Bonne Pioche Productions
http://videotheque.cnrs.fr/index.php?urlaction=doc&id_doc=2015

Notes :

1. Ces recherches sont le fruit d'une collaboration entre des chercheurs du CEBC, du MNHN, de l'Université de Tasmanie et du Sea Mammal Research Unit de l'Université de Saint Andrews, en Écosse, dans le cadre des programmes internationaux SEAOS puis MEOP. Elles ont bénéficié du soutien de l'Ipev, du Cnes, de la Fondation Total, de l'ANR VMC / Ipsos-Seal, et du groupe de Mission Mercator Coriolis.

Contact

Christophe Guinet,
Centre d'études biologiques de Chizé,
Beauvoir-sur-Niort
christophe.guinet@cebc.cnrs.fr


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