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Des racines en Asie

Evolution

Depuis longtemps, la communauté des paléontologues est divisée : les primates anthropoïdes sont-ils apparus en Afrique ou en Asie ? Les travaux de deux équipes de Montpellier pourraient mettre tout le monde d'accord.

Nos racines sont-elles africaines ou asiatiques ? La controverse sur l'origine géographique des primates anthropoïdes, lignée à laquelle sont rattachés les humains et les singes, fait rage depuis une vingtaine d'années. Mais cet été, la balance pourrait avoir basculé vers l'Asie grâce aux travaux d'une équipe internationale à la tête de laquelle on trouve deux laboratoires français : l'Institut des sciences de l'évolution de Montpellier (Isem)1 et l'Institut international de paléoprimatologie, paléontologie humaine : évolution et paléoenvironnements (Iphep)2. Coup sur coup, leurs deux articles publiés dans la revue Proceedings of the Royal Society B sont venus renforcer la thèse asiatique et saper les fondations de la tenace thèse africaine.
Le premier article, publié en ligne le 1er Juillet, nous emmène au Myanmar (ex-Birmanie). Les chercheurs y ont mis au jour des fragments d'un nouveau primate fossile jamais rencontré. Baptisé Ganlea megacanina, ce petit animal pesait environ 3 kg et vivait il y a 37 millions d'années dans une grande forêt tropicale. Il fait partie des Amphipitécidés, famille de primates anthropoïdes aujourd'hui éteinte.

machoire ganlea

© L. Marivaux/CNRS Photothèque/ISEM

Mâchoire inférieure de Ganlea megacanina mise au jour au Myanmar. Son énorme canine conforte l'idée de l'origine asiatique des anthropoïdes.



« Ganlea megacanina possédait une énorme canine qui lui servait à ouvrir les coques dures des fruits et des graines. Cette spécialisation est véritablement caractéristique des primates anthropoïdes, et on la retrouve aujourd'hui chez certains singes du nouveau monde comme le saki », explique Laurent Marivaux, chercheur CNRS à l'Isem. Ganlea s'ajoute ainsi aux espèces de primates anthropoïdes très anciennes précédemment découvertes en Asie. Il y a 40 millions d'années, les primates anthropoïdes étaient donc déjà un groupe florissant, comptant de très nombreuses espèces adaptées à des milieux divers. Mais il y a plus : « Ganlea montre que durant l'Éocène moyen, il y a entre 37 et 48 millions d'années, les anthropoïdes asiatiques étaient déjà très spécialisés, comme le prouve sa canine caractéristique », conclut Laurent Marivaux. Ces travaux confortent donc l'idée que pour les anthropoïdes la première « radiation évolutive » – lorsqu'une espèce se diversifie rapidement pour donner naissance à plusieurs espèces – a eu lieu en Asie.
Puis, après avoir étayé l'hypothèse asiatique, nos chercheurs se sont attaqués à l'hypothèse africaine dans un article publié le 9 septembre. Cette dernière hypothèse puisait sa force dans la découverte en 1992 de quelques dents d'un très vieux primate dans un site algérien, ce qui lui donna son nom, Algeripithecus. Il habitait une forêt près d'un grand lac il y a 45 millions d'années. Les spécialistes l'avaient classé un peu trop rapidement parmi les anthropoïdes, ce qui semblait situer en Afrique le berceau de cette lignée.
Mais voilà, nos systématiciens, à la lumière des nouveaux fossiles récemment découverts par leur équipe dans le Sahara algérien, contestent cette classification. « Les caractéristiques morphologiques des mâchoires s'apparentent plutôt à celles des prosimiens, groupe qui comprend de nos jours les lémuriens de Madagascar, les galagos d'Afrique et les loris d'Asie du Sud. Nous avons aussi trouvé un fragment de crâne où l'on peut voir une partie de l'orbite qui correspond à celle d'un animal nocturne. Un comportement typique d'un grand nombre de prosimiens actuels », affirme Laurent Marivaux.
En somme, Algeripithecus ne serait pas un primate anthropoïde, mais appartiendrait plutôt à notre lignée sœur, celle des prosimiens. Ainsi, les plus anciens fossiles d'anthropoïdes ne proviennent plus d'Afrique, mais d'Asie. Reste à présent aux chercheurs à mieux comprendre les migrations qui ont conduit ces animaux d'Asie en Amérique du Sud et en Afrique, là où une nouvelle diversification a permis l'apparition de l'humain.

Sebastián Escalón

Notes :

1. Laboratoire CNRS / Université de Montpellier-II.
2. Laboratoire CNRS / Université de Poitiers.

Contact

Institut des sciences de l'évolution de Montpellier
Laurent Marivaux,
laurent.marivaux@univ-montp2.fr
Rodolphe Tabuce,
rodolphe.tabuce@univ-montp2.fr


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