L'appel de la mer

© C. Lebedinsky/CNRS Photothèque
On dit souvent que les biologistes ressemblent à leur objet d'étude, plaisante Colomban de Vargas.
C'est vrai : j'ai une vie de plancton ! » Comme ces organismes en suspension, le chercheur du laboratoire “Adaptation et diversité en milieu marin”
1, à Roscoff, sillonne les mers. Hier, il naviguait dans un fjord de Norvège. Aujourd'hui, il se hâte sur le port de Roscoff, non loin de son bureau de la station biologique. Demain, il mettra le pied sur le voilier Tara, en escale à Barcelone avant de reprendre l'expédition de trois ans dans laquelle le CNRS est très impliqué, et dont le biologiste de 38 ans est l'un des coordinateurs
2.
Colomban de Vargas n'a pas toujours eu les pieds dans l'eau. Né à Paris, cet «
enfant des montagnes » grandit et étudie en Suisse. Il vit aussi au Tchad, loin des côtes... La mer, il la découvre dans les émissions du commandant Cousteau, les seules qu'il est autorisé à regarder. Et il s'y plonge pour la première fois à sept ans, lors de vacances en Bretagne. Submergé d'émotions.
En master d'océanographie biologique, il parcourt les atolls des Tuamotu, dans le Pacifique. De retour à Genève, il commence une thèse sur les protistes, organismes unicellulaires et eucaryotes (avec un noyau) particulièrement importants dans le plancton. Ce cinquième élément du vivant reste méconnu, bien moins étudié que les plantes, les animaux, les bactéries et les virus.
Pour Colomban, ce sont des objets de recherche idéaux. Assez nombreux et variés pour satisfaire son inextinguible besoin «
d'aller vers l'inconnu. Et le moyen de quitter les montagnes ! » Le Franco-Suisse au prénom irlandais, au nom espagnol et dont le père est né en Chine, effectue ainsi, en 1997, son premier périple scientifique, d'Angleterre aux Falkland. Armé d'une loupe et d'un filet à plancton.
Ce qui le passionne ? «
L'interface entre organismes et environnement, les liens entre l'évolution de la vie et celle, physicochimique, de notre planète. » Là-encore, les protistes le comblent : ils utilisent leur membrane pour intégrer des éléments (chimiques, de la matière organique ou même des proies), les transformer et les utiliser pour bâtir des structures en calcaire, en verre… Colomban de Vargas, en bon biologiste, leur ressemble, un peu : il apprécie l'échange. En témoigne la façon dont il évoque ses rencontres avec certains professeurs et son désir de transmettre le savoir. Comme à la Rutgers University, où il a enseigné après son postdoctorat à Harvard (États-Unis).
Les protistes étanchent aussi sa soif d'interdisciplinarité. En particulier en géologie et paléontologie : les protistes morts qui s'accumulent depuis un milliard d'années «
nous renseignent sur l'évolution de la Terre, dit Colomban, l'œil pétillant.
De ce que leur squelette a absorbé, on peut déduire leur époque et leur environnement. Ils sont la plus belle archive fossile du vivant et de ses relations avec les climats. »
Pour ce petit-fils de diplômés des Beaux-Arts, «
un des rares scientifiques de la famille », un autre domaine compte : l'art. Utile en biologie car il fait appel à «
l'intuition » et à «
l'introspection », l'art permet aussi de décrire les protistes, «
aux formes inimaginables ! Agnès B, mécène de l'expédition Tara, les trouve pas mal du tout… » L'inventeur du mot protiste, Ernst Haeckel, louait déjà leur beauté. Mais «
pour lui, c'était de la poussière philosophique, une fantaisie de l'évolution sans rôle particulier. Il se trompait. »
Et pour cause. Selon de récents travaux de Colomban de Vargas et son équipe, la sexualité pourrait trouver son origine dans la manière dont le protiste Emiliana huxleyi change radicalement de corps pour échapper à un virus
3. Les protistes océaniques représentent aussi «
un élément majeur de la biodiversité et de l'écologie globale » en produisant énormément d'oxygène et en emportant au fond de l'eau une partie du carbone atmosphérique absorbé par les mers.
L'expédition Tara Océans, partie en septembre, permettra de bien mieux les connaître. Colomban de Vargas, à bord du navire de Lorient, la ville du départ, à Lisbonne, embarquera à nouveau en Méditerranée et dans les océans Indien, Atlantique, Pacifique. Après la récolte du plancton, sa jeune équipe (qu'il dirige depuis son entrée au CNRS en 2006) emploiera des méthodes nouvelles de séquençage génétique massif et de microscopie à haut débit. Les chercheurs espèrent mieux comprendre structure et dynamique du plancton, découvrir et recenser les protistes, décrypter leur composition, analyser leur capacité d'adaptation à des océans plus ou moins acides, et l'impact de ces adaptations sur le climat. Crucial à un moment où acidification des mers liée à l'augmentation du dioxyde de carbone dans l'atmosphère et changement climatique inquiètent.
Mathieu Hautemulle
>> Pour en savoir plus :
http://oceans.taraexpeditions.org/?id_page=1
http://www2.cnrs.fr/presse/communique/1644.htm