
Programme européen Sesar
Mesdames, messieurs, ici votre commandant de bord. Je vous informe que le décollage de notre avion est retardé de vingt minutes. » Ce type d'annonces, les habitués des voyages en avion sur l'Europe risquent de l'entendre de plus en plus souvent. Car, avec près de 30 000 vols par jour en période de pointe, plus de dix millions de vols par an, 17 millions prévus pour 2020 et 20,4 millions pour 2030, le trafic aérien européen risque la paralysie si sa gestion et son contrôle ne sont pas rapidement modernisés. « Depuis la mise en place de la communication par radio et des radars, le contrôle aérien n'a que très peu évolué, explique en effet Philippe Baptiste, un des douze membres du comité scientifique de Sesar et directeur du Laboratoire d'informatique de l'École polytechnique (Lix)2. Il reste dans une large mesure artisanal, très peu automatisé, et repose sur la capacité individuelle des contrôleurs à gérer toujours plus de trafic. » Pour éviter la congestion annoncée, un traitement de choc s'imposait. En 2007, la Commission européenne lance donc le programme Sesar, volet technologique de l'initiative « Ciel unique européen » visant à restructurer la gestion du trafic aérien sur le Vieux Continent, actuellement fragmentée en 27 systèmes nationaux différents ! « Les pertes économiques liées au manque d'efficacité du système sont estimées à entre 3 et 5 milliards d'euros par an, dont un milliard dû à cette fragmentation, souligne Alain Jeunemaître, également membre du comité scientifique de Sesar, et directeur de recherche au Pôle de recherche en économie et gestion de l'École polytechnique (Preg)3. Proportionnellement, la gestion du trafic aérien coûte deux fois moins cher aux États-Unis qu'en Europe, notamment parce qu'ils n'ont pas ce problème. »
La trajectoire optimale existe
Pour atteindre ses objectifs, Sesar mise sur l'optimisation de la trajectoire des avions. Pour un vol donné, celle-ci sera définie de façon concertée entre les contrôleurs, les compagnies aériennes et autres utilisateurs de l'espace aérien (aéroports, jets d'affaires, aviations privée et militaire…). En fait, un compromis entre distance, temps, coût et pollution, ces critères n'ayant pas la même importance pour les différents acteurs. « Actuellement définies par les contrôleurs, les trajectoires empruntent des routes aériennes non optimales car trop dépendantes de la fragmentation géographique des systèmes de gestion nationaux et des espaces d'entraînement des militaires, explique Patrick Ky, directeur exécutif de Sesar. Ainsi, on estime que les trajectoires actuelles dévient de 3 à 5 % par rapport aux trajectoires optimales, ce qui génère des surconsommations de carburant, de la pollution, des pertes de temps et d'argent. » Afin de transformer ce concept en réalité, plusieurs technologies vont être développées : mise en place d'un intranet entre tous les intervenants du trafic aérien ; transfert direct des données entre le sol et les avions par liaison numérique et non plus simplement par liaison radio ; premiers tests de navigation par satellite grâce au système européen Galileo dès 2010-2011 ; assistance des contrôleurs et des pilotes par de nouvelles fonctions automatiques ; nouveaux systèmes de détection des turbulences… Une fois mises au point, ces technologies seront déployées au sol puis sur les avions à partir de 2014.
Recherche à long terme
Parallèlement à ces développements technologiques en cours, le comité scientifique de Sesar construit des réseaux de recherche académique à plus long terme sur diverses thématiques : modélisation et optimisation du trafic aérien, interface contrôleur/ ordinateur, amélioration de la performance économique du système… En France, plusieurs laboratoires du CNRS mènent des recherches dans ce domaine. À titre d'exemple, le Preg a étudié les pistes de restructuration du contrôle aérien européen pour en réduire le coût, et le Lix a travaillé sur les aspects de modélisation du trafic. En 2002, 71 personnes trouvèrent la mort lors de la collision entre deux avions au dessus du lac de Constance en Suisse. En cause : la défaillance du contrôle aérien. La contribution des meilleures équipes de recherche sera nécessaire pour moderniser le trafic aérien européen dont les limites peuvent avoir des conséquences dramatiques.
Jean-Philippe Braly
>> À voir : http://www.sesarju.eu
1. Single European Sky Air Traffic Management and Research. Son budget actuel s'élève à 2,1 milliards d'euros répartis entre la Commission européenne, Eurocontrol (organisation européenne pour la sécurité de la navigation aérienne), et 15 partenaires industriels.
2. Laboratoire CNRS / École polytechnique.
3. Laboratoire CNRS / École polytechnique.
Patrick Ky,
Sesar Joint Undertaking, Bruxelles
Patrick.ky@sesarju.eu
Philippe Baptiste,
Laboratoire d'informatique de l'École polytechnique (Lix), Palaiseau
Philippe.Baptiste@polytechnique.fr
Alain Jeunemaître ,
Pôle de recherche en économie et gestion de l'École polytechnique (Prég), Paris
alain.jeunemaitre@polytechnique.edu