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Marie Balasse

jeune chercheur

© C. Lebedinsky / CNRS Photothèque


Croque l'élevage à pleines dents

Mâchoires récentes de petits cochons corses voisinant une caisse de dents de bovins vieilles de 8 000 ans… Il règne dans le bureau de Marie Balasse un joyeux désordre. Et pas le moindre signe extérieur de richesse. Pourtant, la jeune chercheuse du laboratoire « Archéozoologie, archéobotanique : sociétés, pratiques et environnements »1, à Paris, a gagné l'année dernière une bourse européenne de près de 900 000 euros destinée à financer son projet sur cinq ans2. La voici à la tête d'une équipe de huit personnes avec des crédits à gérer, des missions et des salaires à prévoir, des résultats à publier et des comptes à rendre tous les 18 mois. Son projet ? Étudier les techniques d'élevage des sociétés préhistoriques. Plus précisément, elle souhaite « évaluer les contraintes environnementales et physiologiques de l'élevage en Europe et déterminer dans quelle mesure les éleveurs du Néolithique3 ont modulé le système biologique avec des choix zootechniques. » En d'autres termes, elle veut distinguer, dans le processus d'évolution des animaux domestiques, ce qui relève de l'environnement ou du facteur humain.
Comment cette jeune femme de 36 ans est-elle devenue une spécialiste reconnue de l'élevage préhistorique ? Après des études d'archéologie, Marie s'initie à l'archéozoologie et passe un doctorat en sciences de la Terre à l'université Paris-VI où elle apprend les techniques d'analyse isotopique des restes osseux. Depuis, elle conjugue les deux disciplines. « Mes recherches relèvent des sciences humaines et sociales, mes méthodes des sciences de la Terre », précise-t-elle. Elle entre au CNRS en 2001 et applique ses connaissances techniques aux problèmes archéozoologiques. Elle y excelle, à tel point qu'elle reçoit dès 2005 la médaille de bronze du CNRS.
Très vite, elle se spécialise dans l'étude des pratiques d'élevage au Néolithique. Les élevages européens du XXIe siècle résultent de savoir-faire plurimillénaires.
Le mouton, la chèvre, le bœuf et le porc ont été domestiqués vers 8 500 av. J.-C. dans les montagnes anatoliennes, dans l'actuelle Turquie. La plupart des populations animales domestiques européennes du Néolithique descendent de ces premières lignées. Mais leur diffusion hors de leur niche écologique naturelle implique parfois des modifications de leur comportement alimentaire et reproductif. Ce sont ces modifications que la scientifique veut décrypter.
Comment retrouver les conditions de vie d'animaux disparus depuis si longtemps ?
À côté des méthodes d'ostéologie classique, il existe un témoin décisif : les dents. « Une dent de chèvre, même vieille de 9 000 ans, détient des informations précieuses », explique-t-elle. L'émail dentaire garde en effet en mémoire la période de croissance de l'animal, depuis la saison de sa naissance jusqu'à ses phases de lactation ou de transhumance, en passant par ses stress nutritionnels. Encore faut-il savoir le faire parler. Cette enquête repose notamment sur des analyses isotopiques très fines et un matériel de pointe, que la récente bourse a permis au MNHN d'acquérir.
Aujourd'hui, le projet de Marie Balasse et de son équipe, baptisé Sianhe, comporte trois volets. D'abord l'étude de la gestion alimentaire des troupeaux du viie au IIIe millénaire avant notre ère : les isotopes stables du carbone révèlent la nature de la nourriture, terrestre ou marine. Parmi les animaux examinés, les étonnants moutons de l'archipel des Orcades, au Nord de l'Écosse. Nourris exclusivement d'algues – qu'ils vont parfois chercher à la nage –, ces moutons présentent des adaptations physiologiques qui entravent aujourd'hui leur retour sur des pâtures terrestres. Une piste du projet est d'étudier, en comparant des dents fossiles et des données actuelles, l'ancienneté de ces adaptations, peut-être liée à celle de cette pratique.
Les chercheurs s'intéresseront en deuxième lieu au contrôle de la reproduction et à la saisonnalité des naissances au Néolithique. Pour cela, ils analyseront cette fois les isotopes stables de l'oxygène dans des restes dentaires de moutons, bovins et cochons issus de différents sites européens. Enfin, ils étudieront, grâce aux isotopes stables de l'azote, la durée de lactation chez les bovins au Néolithique moyen, essentiellement dans le sud de la France et en Roumanie. On le voit, le projet de Marie Balasse recèle une multitude de facettes. Un challenge qu'elle aborde avec sérénité.

Françoise Tristani

>> Retrouvez les « Talents » du CNRS sur www.cnrs.fr/fr/recherche/prix.htm

Notes :

1. Laboratoire CNRS / Muséum national d'histoire naturelle.
2. La bourse Starting Independent Investigator Grants, lancée par le Conseil européen de la recherche (ERC), récompense 300 jeunes chercheurs européens sélectionnés parmi plus de 9 000 candidatures.
3. Le Néolithique est apparu à des époques différentes selon les endroits : il y a environ 9 000 ans au Moyen-Orient, il y a 3 000 ans en Amérique du Nord.

Contact

Marie Balasse,
Laboratoire « Archéozoologie, archéobotanique : sociétés, pratiques et environnements », Paris
balasse@mnhn.fr


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