Comme un romanAntoine Billot, professeur d'économie mathématique au sein du laboratoire « Paris Jourdan sciences économiques »
1 à l'université Paris-II, membre junior de l'Institut universitaire de France, et accessoirement Médaille de bronze du CNRS, existe-t-il vraiment ? À quelques heures à peine du rendez-vous fixé à son bureau de l'université Panthéon-Assas, la question a de quoi laisser perplexe. Certes, au téléphone, une voix masculine a bien accepté l'entretien. Mais au fil des pages consultées sur Google, point d'Antoine Billot ! Ou plutôt si. Un étrange homonyme, écrivain, auteur de nombreux romans traduits en hébreu, grec et italien, colonise sans vergogne les 10 premières pages du moteur de recherche. Pour retrouver la piste du chercheur, il faut se rendre sur le site de Paris-II. Et là, surprise ! Sur la page « enseignant » s'étale à nouveau la photo de l'écrivain cannibale de Google. Une tête d'éternel étudiant à la BHL, avec sa chevelure mi-longue, un brin romantique. Car c'est bien notre chercheur. Un étrange Dr Jekyll et Mister Hyde, économiste le jour et romancier la nuit.
Mais qu'allait donc faire ce passionné de littérature en économie ? Mystère… Même cet expert de la « théorie de la décision et de l'incertain » n'en sait trop rien. Sous le feu des questions, il prend sa machine à remonter le temps. Et se souvient d'un jeune bachelier «
bon en maths et en philo », s'intéressant surtout à la politique. Persuadé que l'économie y mène. «
En réalité, j'étais totalement ignorant de ce qu'était la science économique, admet-il en riant. D'ailleurs, je n'ai pas compris grand-chose durant mes deux premières années de fac. » Le vrai déclic se produit en maîtrise d'économétrie, en découvrant La théorie de la Valeur, de Gérard Debreu, ouvrage publié en 1959 et référence absolue des années 1970. «
Ça m'a fasciné ! Il disait des choses fondamentales sur le marché, sur les comportements des agents économiques – consommateurs, entreprises, etc. » Plus précisément, cette théorie démontre que la libre concurrence permet d'obtenir l'équilibre simultané de l'offre et de la demande sur tous les marchés. Le jeune étudiant fait sa thèse en introduisant dans cette pure abstraction un soupçon de mathématique : «
La théorie de Debreu n'analyse le comportement que d'une frange de gens ultra-rationnels alors que la réalité économique me semblait beaucoup plus nuancée. C'était cela pour moi le nouveau défi en économie : réconcilier la rigueur de l'abstraction et le foisonnement du réel. » Antoine Billot adapte donc un outil mathématique – la théorie des sous-ensembles flous – afin de capturer l'hétérogénéité et l'imprécision des comportements. Sa thèse, soutenue en 1988, est immédiatement publiée chez un éditeur américain. Et l'étudiant reçoit la médaille de bronze du CNRS en 1989.
Antoine Billot explore ensuite les nouveaux modèles mathématiques naissants dans le paysage économique. De la théorie de la décision à celle des « jeux coopératifs », en passant par la « théorie de l'espérance d'utilité », il développe sans relâche des outils pour analyser, par exemple, l'incertitude liée aux croyances individuelles des acteurs économiques. Parallèlement, il s'enthousiasme pour la jeune neuro-économie. «
On place des personnes dans un IRM et on observe les mouvements dans leur cerveau au moment où ils prennent une décision. Par exemple, cela permet de savoir si, à l'intérieur du cerveau, la notion de risque est localisée au même endroit que la notion de gain. Si ce n'est pas le cas, il n'y a plus de raison objective de les réunir dans un même axiome économique. La neuro-économie laisse la porte ouverte à tant de nouveaux types de modélisation ! »
Mais pas assez cependant pour nourrir le besoin de gymnastique intellectuelle de ce boulimique de travail. Celui qui avoue aimer se retrouver loin de ses bases parisiennes lorsqu'il enseigne en Suède, en Israël, aux États-Unis ou en Italie, a finalement trouvé une autre échappatoire à son quotidien d'économiste. Une vie de roman. Les siens… Depuis 2003, année de sa rencontre avec le psychanalyste et écrivain Jean-Bertrand Pontalis, Antoine Billot publie un livre tous les deux ans. Roman, récit autobiographique ou articles psychanalytiques, l'économiste s'essaie à tout. Il prend un malin plaisir à réhabiliter le pauvre Charles Bovary, mari d'Emma, qui devient sous sa plume un cynique manipulateur. Ou imagine la rencontre de Ludwig Wittgenstein avec Adolf Hitler, adolescents, à Linz, dans
Le désarroi de l'élève Wittgenstein. Les critiques littéraires l'encensent. Antoine Billot récidive en 2008 avec
La conjecture de Syracuse, un roman relatant l'affrontement de deux mathématiciens sur fond de guerre d'Algérie. Son prochain « sujet » ? «
Musset, répond-il l'air gourmand.
C'est un torturé pour qui tout est vain. Pas un simple romantique, hein. Mais un véritable passionné, un passionné mélancolique. »
Camille Lamotte