Un coup de foudre pour la levure

© E. Perrin/CNRS Photothèque
Quand j'écoute un tango, je suis ému, naturellement. Mais une chanson de Brel touche aussi mon cœur. Je me sens très en prise avec la culture française et surtout avec Marseille, une ville éclectique qui cultive farouchement sa différence. Or, ce qui me plaît dans le travail comme dans la vie en général, c'est la rencontre avec la différence. » Tout cela dit «
avé » l'accent. L'accent argentin s'entend. Car Pablo Gluschankof ne s'est pas départi de ce phrasé latino qui fait le charme des « enfants de Borgès » quand ils manient la langue de Molière. Ce marseillais d'adoption est président et directeur scientifique d'Amikana.Biologics, une spin-off du CNRS née en décembre 2007, spécialisée dans le diagnostic des maladies virales. Et c'est la métropole phocéenne qui l'accueille pour l'heure au sein de l'Unité de recherche sur les maladies infectieuses et tropicales émergentes (Urmite)
1 de la faculté de médecine.
Ses premiers pas sur le sol tricolore, se souvient ce biochimiste de 52 ans aux faux airs de Paulo Coelho, remontent à 1982. Après avoir commencé une licence de chimie à Buenos Aires, sa ville natale, au milieu des années 1970 (« Une époque où être jeune dans mon pays était dangereux… »), puis un master à l'Université de Jérusalem, le voilà qui s'installe à Paris pour sa thèse, avant d'entrer au CNRS en 1985. Direction, ensuite, Stanford University, en Californie. «
J'y suis tombé fou amoureux de la levure Saccharomyces cerevisiae, un organisme unicellulaire qui ressemble à une cellule humaine. Il est facile de modifier l'information génétique qu'elle porte pour lui faire fabriquer, entre autres, des protéines d'intérêt thérapeutique qu'elle ne produit pas “naturellement”. »
De retour en Europe, Pablo Gluschankof, installé au sein de l'Urmite, recourt à cette « levure, usine à protéines » pour s'intéresser aux mécanismes régissant le bourgeonnement (donc la réplication) du virus du Sida, puis à la résistance de cette engeance aux médicaments antirétroviraux. «
En 2003, explique-t-il,
j'ai pris pour cible la protéase (un enzyme participant à la synthèse de certaines protéines virales à l'intérieur d'une cellule infectée) du VIH. Et j'ai imaginé une technologie qui permet de déterminer si telle ou telle souche virale est résistante ou non aux médicaments à base d'inhibiteurs de la protéase. Ce procédé consiste à placer des protéines virales dans la levure Saccharomyces cerevisiae, de manière à ce qu'elles se comportent exactement comme dans une cellule humaine infectée et induisent un événement cellulaire de lecture facile, comme leur vie ou leur mort », le tout sans avoir à manipuler des cellules infectées dans un laboratoire du type L3
2.
Bingo ! Un brevet est déposé en juin 2004 par le CNRS et l'université Aix-Marseille-II. Désireux de «
crever la bulle qui entoure le chercheur », Pablo Gluschankof se laisse peu à peu séduire par l'idée d'endosser les habits de chef d'entreprise. Passée par divers incubateurs et déjà lauréate de plusieurs prix, Amikana.Biologics développe aujourd'hui un kit de diagnostic reposant sur le principe imaginé par son créateur. Objectif : aider les médecins à «
prescrire le bon traitement au bon moment » en proposant un test qui détermine d'une manière rapide, fiable et peu coûteuse le caractère résistant ou non des souches du VIH ou du virus de l'hépatite C.
L'homme de la pampa, devenu marseillais de cœur, a suivi une formation en management à HEC en 2006. Il s'attelle également à la conception d'autres produits et plateformes de service ciblant l'amélioration des traitements antiviraux qui seront proposés aux services hospitaliers et à l'industrie pharmaceutique.
Le timing idéal ? «
Inexistant, puisque idéal, et dépendant de levées de fonds », réplique-t-il. La réalité souhaitée ? Une commercialisation du kit fin 2012.
Philippe Testard-Vaillant