Après une longue route sur des terrains escarpés, écrasés de chaleur, c'est pour eux une belle récompense que de découvrir enfin, sous un tas de pierres, sur les ruines d'une vieille église, le trésor – les premières inscriptions en langue syriaque – qu'ils sont venus chercher ici. Ici, c'est la région des villes mortes du massif calcaire, au Nord-Ouest de la Syrie, non loin de la frontière turque. Eux, c'est Françoise Briquel-Chatonnet, directrice de recherche au laboratoire « Orient et Méditerranée »
1, et son équipe franco-syrienne. La mission qu'ils accomplissent en Syrie pendant trois semaines chaque année depuis 2006 : relever toutes les notations faites dans cette langue originelle des chrétiens d'Orient. Une entreprise internationale effectuée dans plusieurs pays : le travail est déjà achevé pour le Kerala (Inde) et l'Irak.

© Direction Générale des Antiquités et des musées de Syrie.
Cette grande mosaïque, découverte à Nabkha, en Syrie, est probablement datée de 407-408 ap. J.-C. Elle comporte la plus ancienne inscription syriaque chrétienne datée connue à ce jour.
«
Le syriaque, c'est en fait la variante chrétienne de l'araméen, explique Françoise Briquel-Chatonnet.
Une langue attestée depuis le IXe siècle avant J.-C., et qui est encore parlée à l'Est de la Turquie et au Nord de l'Irak. Le syriaque apparaît vers le IIe siècle après J.-C. Il est peu à peu devenu la langue culturelle et liturgique des chrétiens d'Orient. Et c'est en Syrie que se trouvent les plus anciennes inscriptions ! Dans la grande majorité, elles sont de nature religieuse, ce sont des épitaphes, des invocations théologiques, des dédicaces à des saints, des graffitis. Les relever nous permet de remonter aux sources des églises d'Orient, c'est fascinant ! »
Le 1
er juin, l'équipe s'est envolée pour Damas afin d'entamer sa quatrième campagne de prospection. À l'issue de ce travail épigraphique, un catalogue sera publié par l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Comme les trois précédentes, cette campagne débute par un passage à la Direction générale des antiquités et des musées située dans la capitale. «
Cette institution est partenaire du laboratoire Orient et Méditerranée sur la mission, précise la chercheuse. Nous nous arrêtons y chercher nos permis de prospecter et nous y rencontrons les membres syriens de l'expédition. » En tout, l'équipe est cette année composée de six personnes en plus de Françoise Briquel-Chatonnet
2.
C'est dans la ville d'Idlib, le chef-lieu du muhafazzat – la province – d'Idlib, dans lequel l'équipe prospecte en ce moment, qu'elle est basée. Cette année encore, trois semaines de labeur intensif attendent les « explorateurs » : chaque jour, ils partent tôt le matin pour visiter un, deux, voire trois des sites repérés au fil des années. «
La région des villes mortes a été abandonnée au VIIIe siècle après J.-C. : elle comporte environ 700 sites archéologiques (villes, villages, établissements agricoles). C'est dans sa partie septentrionale, dans l'arrière-pays d'Antioche, que l'on trouve des inscriptions syriaques. Bien souvent, les sites sont inaccessibles en voiture et il nous faut faire de la randonnée pour les atteindre ! », précise Françoise Briquel-Chatonnet.

© Mission franco-syrienne Inscriptions syriaques de Syrie
Estampage relevé sur le site de Basufan. Il est réalisé à partir d'un "papier buvard" mouillé.
Et la difficulté ne s'arrête pas là, car les inscriptions ne sautent pas toujours aux yeux. Pour les trouver, il faut passer la zone au peigne fin, soulever la moindre pierre. Quand enfin elles sont localisées, le travail peut commencer : il faut d'abord étudier le contexte des inscriptions (sur quel type de bâtiment elles se trouvent, à quel emplacement), mesurer leurs dimensions, les décrire (technique, support, etc). Ensuite, les chercheurs mettent « la main à la pâte » : ils nettoient les inscriptions à la brosse et à l'eau puis les photographient sous toutes les coutures (de près, de loin, sous différents angles), les décalquent à l'aide de feutres indélébiles sur papier plastique. «
Si les inscriptions sont particulièrement intéressantes, on en prend un estampage, précise Françoise Briquel-Chatonnet :
on y applique une sorte de papier buvard mouillé qui épouse complètement leur forme et, séché, la conserve quand on le décolle. Et si cela n'est pas réalisable – lorsque les motifs sont trop creusés par exemple –, nous utilisons une pâte à modeler pour prendre les empreintes. Nous photographions ensuite ce moulage. » Une opération qui permet aux chercheurs de reproduire fidèlement l'inscription : ses aspérités, son épaisseur, etc.
Comme la région des villes mortes se repeuple progressivement, il n'est pas rare que l'équipe croise un groupe d'habitants. «
Certains se sont déjà montrés particulièrement intrigués, persuadés que nous étions sur la piste d'un véritable trésor », s'amuse la chercheuse. Ce qui est un peu vrai, puisque ces scientifiques enrichissent notre connaissance de ces langues anciennes !
Émilie Martin