Essilor investit 30 % de son budget R&D dans des recherches menées par des partenaires extérieurs, dont le CNRS. Pourquoi un tel engagement ?

© C. Chamourat
Jean-Luc Schuppiser : Notre industrie n'a pas les moyens de mener elle-même sa propre recherche fondamentale. Nous sommes donc très attentifs aux recherches développées dans les autres secteurs, afin d'adapter à nos besoins les nouvelles techniques qui en sont issues. En effet, Essilor n'est l'inventeur que de 20 % des technologies qu'elle utilise ! À titre d'exemples, les verres plastiques proviennent des techniques d'injection mises au point par les plasturgistes ; et les verres antireflets sont issus du procédé de dépôts d'oxydes par évaporation sous vide développé dans la microélectronique. Reste ensuite à effectuer un important travail d'adaptation à nos propres contraintes de ces technologies extérieures.
Le CNRS et Essilor partagent un laboratoire commun dénommé « Pix-Cell ». Sur quoi travaille-t-il ?
J.-L.S. : Pix-Cell regroupe des chercheurs d'Essilor et du Laboratoire d'analyse et d'architecture des systèmes (Laas) du CNRS, près de Toulouse. Ils y développent une nouvelle génération de verres digitaux totalement révolutionnaires. Jusqu'ici, l'intégration de propriétés optiques, mécaniques, antireflets, antisalissures, antirayures… se faisait par dépôt de couches successives sur le verre des lunettes. Pix-Cell développe une tout autre approche. Fortes des compétences en microtechnologie du Laas, ses équipes tentent non plus d'intégrer ces propriétés par couches, mais par points, dans une logique de pixellisation. Chaque point est une microcuvette indépendante réalisée par une technique dite de photolithographie
2 et encapsulant des matériaux spécifiques apportant telle ou telle propriété. Dans le domaine de l'optique, nous sommes les seuls à développer cette technologie prometteuse qui permettra de multiplier à l'infini la personnalisation des verres ! Nous espérons un premier lancement commercial d'ici à 2010 ou 2011.

© W. Daniels/Essilor International
Les travaux du CNRS et d'Essilor pourraient révolutionner l'incorporation de diverses propriétés aux verres. Ici, traitement antireflet classique.
Quelles autres formes prennent les échanges entre Essilor et le CNRS ?
J-L.S. : Tout comme le laboratoire Pix-Cell, les autres échanges entre Essilor et le CNRS sont régis par un accord cadre de collaboration en cours de renouvellement. Celui-ci prévoit le partage de moyens humains et financiers afin de développer des recherches innovantes dans le domaine de la vision et des composants optiques. Nous participons ainsi au financement d'une vingtaine de projets menés avec des chercheurs du CNRS, ce qui représente environ 5 % de notre budget recherche et développement. L'accord nous permet aussi d'accéder à certains instruments très spécifiques du CNRS, tels que ses installations de résonance magnétique nucléaire ou ses instruments d'analyse très pointus. Mais ce partenariat ne date pas d'hier ! En effet, depuis sa création en 1972, notre société a toujours étroitement collaboré avec le CNRS. Et pour l'anecdote, bien avant mon entrée chez Essilor, j'ai moi-même réalisé ma thèse au sein du Département de photochimie générale du CNRS
3 ! Les choses se sont toutefois accélérées depuis cinq ans. En témoignent le laboratoire Pix-Cell, créé en 2004, et notre étroite collaboration au sein du récent projet Descartes, destiné à apporter des solutions innovantes pour les malvoyants (lire l'encadré).
Avec quels autres acteurs académiques la société Essilor collabore-t-elle dans le monde ?
J-L.S. : Nous partageons un laboratoire commun avec le CEA à Grenoble, qui travaille également sur les verres digitaux, et un autre avec l'université de Shanghai, sur la thématique des nanoparticules. Par ailleurs, Essilor finance une chaire d'optométrie à Montréal. Aujourd'hui, la R&D est totalement mondiale et aucun grand groupe ne limite exclusivement ses investissements en recherche au sol français. Académiques, privés, français, européens, occidentaux ou asiatiques : nos partenaires sont donc très divers. Car, quelle que soit leur appartenance, nous recherchons avant tout des chercheurs et des laboratoires compétents développant des technologies d'avenir adaptables à notre secteur d'activité.
Propos recueillis par Jean-Philippe Braly
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Des solutions pour les malvoyants Ils sont 50 millions rien qu'en Europe et aux États-Unis. Pourtant, il n'existe pas aujourd'hui de prise en charge efficace des malvoyants. Ces patients atteints de dégénérescence maculaire liée à l'âge, de glaucome, de rétinopathie diabétique ou d'autres maladies rétiniennes orphelines ont longtemps été les oubliés de l'innovation. Lancé fin janvier 2009, le projet Descartes, au sein duquel collaborent plusieurs acteurs1, dont Essilor et le laboratoire Aimé Cotton du CNRS, change la donne. Mobilisant l'équivalent de 180 personnes en temps plein et doté d'un budget de 33 millions d'euros sur cinq ans, il s'est donné pour mission dedévelopper une panoplie de solutions innovantes pour aider ces personnes à mieux vivre avec leur handicap. Dans les cartons : de nombreuses innovations, parmi lesquelles des cannes électroniques, des filtres thérapeutiques contre la lumière toxique pour la rétine et des lunettes vidéo superposant des images virtuelles à la scène naturelle ! J-P.B.
1. Les autres partenaires sont l'Institut de la vision, Visiotact, MicroOLED et Fovea Pharmaceuticals. |