
Roland Jouvent
Le cerveau magicien
Éd. Odile Jacob, février 2009, 250 p. – 22 euros
Roland Jouvent est psychiatre à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière et directeur du Centre émotion-remédiation et réalité virtuelle du CNRS.
Votre livre s'inscrit dans la tradition darwiniste de « la naturalisation de l'esprit » et explicite le postulat d'un « cerveau magicien » hérité de la capacité à rêver de l'enfance : comment fonctionne cette « magie » ?
Le privilège de l'homme et des primates est de fabriquer de la pensée comme alternative aux actes moteurs. De là est né le plaisir psychique qui a progressivement pris le pas sur la satisfaction des besoins primaires instinctuels. C'est ce rôle adaptatif de l'activité de pensée que j'appelle ici « magie » : nous sommes des machines à habiller le réel. Il s'agit d'un défi complexe pour l'individu : renforcer le système de récompense, filtrer les émotions négatives tout en conservant la nécessaire inscription dans la réalité.
L'apport des neurosciences cognitives à la compréhension de ce défi réside principalement dans la « naturalisation de l'esprit » qui périme l'ancien dualisme : on ne peut plus appréhender aujourd'hui l'humain comme la juxtaposition d'une âme noble, « décorporalisée », et d'un corps rudimentaire, archaïque. Les récentes découvertes ont montré que les liens d'attachement, les qualités émotionnelles de la relation, les sentiments tels que l'amour romantique ou maternel, dépendaient du système limbique et de réseaux sous-corticaux. Elles nous obligent à admettre aujourd'hui que nos sentiments les plus nobles sont dans l'animal en nous et non dans notre intelligence. Et ceci est vrai dès les toutes premières étapes du développement du système nerveux : « La pensée, c'est le corps », dirait Alain Prochiantz.
Vous développez cette idée de « naturalisation de l'esprit » à l'aide de la métaphore du cheval et du cavalier…
… L'idée de base est que le cerveau humain s'articule autour de deux parties en interaction permanente : un cerveau émotionnel, commun aux mammifères, qui assure les fonctions vitales de l'espèce (motivation, survie et reproduction) et qui, pour cela, préserve l'ancrage dans la réalité – le cheval –, et un néocortex très développé (dont la fonction initiale était de piloter le cheval), de plus en plus voué à construire de la pensée et à embellir le réel, que nous appelons le cavalier. Le fonctionnement du « cerveau magicien » repose sur la coopération dialectique entre ce cheval et ce cavalier. Il va dans le sens d'un mouvement de bascule entre l'héritage des apprentissages du passé – c'est le propre du cheval – et la construction d'un avenir – c'est la mission du cavalier. C'est ce que j'ai tenté d'illustrer au moyen d'exemples relevant de la « psychopathologie de la vie quotidienne », comme disait Freud. De là, j'ai fait l'hypothèse que ce mouvement imprime à notre activité psychique une orientation singulière qui consiste à faire de la réalité physique du monde une création de l'esprit : transformer l'évènement en une intention. Cette aptitude qui définirait le cerveau « magicien » est altérée dans les pathologies ; et la quasi-totalité des psychothérapies, tout en gardant chacune leurs spécificités, ont pour effet de restituer cette aptitude naturelle à refaire le monde, à ajouter du sens, au travers de cette création d'intention.
Formidable ! Notre premier thérapeute est à l'intérieur de nous ?
Oui ! Il est effectivement à l'intérieur de nous et son dérèglement accompagne nombre de pathologies : anxiété, dépression, stress post-traumatique… Même en tant que simple trait de personnalité, la perte du plaisir psychique (« anhédonie ») est un facteur de vulnérabilité à de nombreuses pathologies psychiatriques. Les psychothérapies classiques et nouvelles (utilisant la réalité virtuelle, la robotique…) ne seraient ainsi pas réduites à un « essorage » du passé mais permettraient un apprentissage de nouvelles stratégies pour développer cette aptitude naturelle à fabriquer de la magie. Pas de doute : il est bon que nous puissions continuer de nous « raconter des histoires »…
Propos recueillis par Léa Monteverdi