
© S. Godefroy/CNRS Photothèque
Féministe malgré elle Il m'a fallu du temps pour me considérer comme féministe. Dans mes jeunes années, j'étais plutôt misogyne ! », avoue en riant Catherine Marry, sociologue, directrice de recherche CNRS au Centre Maurice Halbwachs
1 à Paris, qui a reçu en 2008 le prix du mentorat décerné par le jury du prix Irène Joliot-Curie. Une confidence inattendue de la part d'une chercheuse qui s'est attelée, voilà vingt ans, à l'analyse des rapports entre hommes et femmes – et des inégalités dont celles-ci font les frais – à l'école et au travail. D'autant qu'elle vient de copublier
2 un abécédaire «
pour en finir avec la domination masculine » ! Mais celle qui dirige l'équipe « Professions, réseaux, organisation » (Pro), composée d'une quarantaine de chercheurs, ingénieurs de recherche, enseignants-chercheurs et doctorants, en lui «
impulsant une dimension de genre », qu'il s'agisse de projets sur le syndicalisme, les artistes ou le jeu des réseaux dans les carrières, n'en est pas à sa première « conversion ».
La première l'a menée de l'économie, choisie «
par défaut » et parce que «
c'était un milieu masculin », à la sociologie. À l'issue de son DES – équivalent de l'actuel master 2 – en « relations industrielles », en 1971, Catherine Marry, âgée de 23 ans, entre au Laboratoire d'économie et de sociologie du travail (Lest), à Aix-en-Provence 3. Dès 1972, elle participe, avec deux ingénieurs de recherche, à la « Comparaison France-Allemagne », alors l'un des plus gros projets en sciences sociales. Les économistes du Lest observent notamment que les cadres français sont mieux payés que les cadres allemands, alors qu'ils sont plus nombreux. «
La théorie économique ne pouvait donc pas expliquer ces inégalités par la rareté relative de la main-d'œuvre. Grâce à la sociologie, nous avons compris que si les cadres français moyens étaient surpayés, c'était paradoxalement parce que leur formation professionnelle était moins bien reconnue que celle des Allemands. En Allemagne, l'encadrement, recevant une formation forte, avait une légitimité professionnelle plus grande : il n'était donc pas nécessaire de leur donner du pouvoir par le salaire. » Au fil de l'étude, Catherine Marry, qui juge l'économie « déconnectée de la réalité », devient sociologue. Ce travail connaît un grand retentissement.
«
Sauf que nous en avions évincé les femmes ! », raconte-t-elle, stupéfaite de cet « oubli ». «
Temps partiels, congés maternités, postes très différents..., nous trouvions qu'elles perturbaient l'analyse. » Il lui faut attendre 1983, et sa rencontre avec la sociologue du CNRS Anne-Marie Daune-Richard, qui s'intéresse au travail des femmes, pour investir le sujet. Ensemble, elles se penchent sur un thème qui lui est cher : les femmes qui s'orientent vers des carrières « masculines ». Un peu décalée par rapport aux théories féministes de l'époque, qui dénoncent l'exploitation des femmes, dans la sphère domestique et professionnelle, Catherine Marry, forte d'une énergie communicative, s'intéresse plutôt aux possibilités de transformation des rapports de genre. «
Dès lors, annonce-t-elle,
j'avais trouvé ma voie. »
Et de fait, tout s'enchaîne, jusqu'à sa réussite au concours de chercheur en 1991. En 1985, elle intègre le Lasmas
4, où elle se concentre sur les femmes ingénieurs, un sujet « exotique ». Dans la foulée, elle creuse ses recherches en sociologie de l'éducation. «
J'ai été parmi les premières à montrer que les filles réussissaient mieux à l'école que les garçons. D'emblée, j'ai pensé que c'était un mouvement de fond. » Seconde rencontre capitale : celle de la sociologue Margaret Maruani avec qui – entre autres – elle fonde le groupement de recherche européen « Marché du travail et genre » (Mage) en 1995, un groupe « stimulant » d'échanges pluridisciplinaires centré sur les questions d'inégalités sexuées tant à l'école que dans la famille ou au travail. Très vite, le Mage, qu'elle a dirigé pendant quatre ans (1999-2003), est reconnu au niveau européen. Un succès que rencontre aussi son séminaire d'initiation aux questions masculin/féminin à l'EHESS, depuis 2001. Lucide, elle constate : «
Nous avons profité de l'essor des études de genre dès la fin des années 1980. » Car, bien que résolument optimiste, Catherine Marry, qui vient d'achever un rapport sur les femmes biologistes au CNRS, sait combien la carrière de ses pairs peut être un parcours de… la combattante. «
J'ai pour ma part eu beaucoup de chance, mais n'oublions pas que de nombreuses femmes se heurtent encore au plafond de verre… »
Stéphanie Arc