
L'arbre vasculaireVotre livre pourrait porter le titre d'une célèbre toile de Barnett Newman1, Red is life, parce que, sans ce « bel arbre rouge », l'arbre vasculaire, qui nous habite, pas de vie. Vous le présentez, ici, magistralement : quelles sont, pour vous, les grandes découvertes qui le concernent ?
Tout d'abord sa formation au cours de l'embryogenèse (la formation de l'embryon) : l'arbre existe avant que le cœur ne batte ! Ce que l'on appelle l'« arbrisseau » est, en effet, élaboré très vite, avant la phase de maturation dans laquelle l'« écorce » se place autour de la « tige ». Bien sûr, véhiculer l'oxygène, apporter les nutriments, se débarrasser des produits toxiques et métaboliques, étaient des fonctions connues depuis longtemps, mais on pensait que l'arbre n'était qu'une « tuyauterie » passive. Or, il n'en est rien : c'est un « tuyau réactif » ! Il s'adapte en fonction des besoins des tissus et des nécessités locales. Ce qui fait pousser ou régresser l'arbre, c'est la demande en oxygène ou, plus précisément, la pression partielle d'oxygène dans les tissus. Et parmi les avancées récentes dans le domaine de l'angiogenèse (la formation des vaisseaux sanguins), l'une des plus importantes est celle du capteur d'oxygène qui va « gouverner » la réponse de l'arbre vasculaire face à la dette en oxygène et, donc, toute la croissance de l'arbre. C'est, pour moi, l'une des plus grandes découvertes en biologie : la capacité des tissus à percevoir la concentration locale d'oxygène nécessaire à leur bon fonctionnement.
Quelle est la part de responsabilité de cet arbre en pathologie ?
Une tumeur maligne a besoin d'oxygène pour se développer et, donc, d'un réseau vasculaire pour le lui apporter. Cette tumeur produit des facteurs de croissance qui agissent sur les vaisseaux en les ramifiant et en les amplifiant. Une autre pathologie, qui touche la rétine, la dégénérescence maculaire liée à l'âge (DMLA), est la cause la plus fréquente de cécité chez l'adulte. Dans les deux cas, il y a un élément commun, un facteur de croissance des vaisseaux découvert en 1988, le Vascular Endothelial Growth Factor (VEGF). Il est « coupable » de la prolifération vasculaire au cours des tumeurs malignes et de la DMLA. Mais, illustrant la dualité de nombreuses molécules biologiques, le même facteur est aussi « responsable » de la formation de l'arbre vasculaire durant la vie embryonnaire !
Peut-on contrôler aujourd'hui la croissance de cet arbre ?
La réponse est oui ! En 1971, l'hypothèse du chirurgien et pédiatre américain Judas Folkman était que le blocage de la croissance des vaisseaux tumoraux réduirait la croissance tumorale. De fait, des stratégies anti-VEGF (anticorps, inhibiteurs synthétiques) ont été expérimentées avec succès chez l'animal et sont actuellement utilisées en association avec des médicaments anticancéreux dans plusieurs types de cancers. Par ailleurs, on peut réduire la perte de vision dans la DMLA par l'administration intraoculaire d'anti-VEGF.
Un autre volet de recherche est la stimulation de la croissance de l'arbre vasculaire lorsqu'il existe une insuffisance de vascularisation (infarctus du myocarde et artérite des membres inférieurs). Mais les choses s'avèrent là beaucoup plus difficiles car l'utilisation du VEGF seul ne permet pas d'obtenir des résultats satisfaisants. Je peux dire qu'aujourd'hui, l'espoir repose sur l'utilisation des précurseurs des cellules qui tapissent les vaisseaux sanguins pour générer de nouveaux vaisseaux. Finalement, voyez-vous, c'est une grande leçon de la nature : il est plus facile de détruire l'arbre que de le construire ou de le reconstruire !
Propos recueillis par Léa Monteverdi
1. 1905-1970, peintre expressionniste abstrait américain.