

© D'après © H. Triay
Stéphane Audoin-Rouzeau, directeur d'études (EHESS) au Centre de recherches historiques (CRH) (1)
Ce phénomène se raréfie-t-il aujourd'hui ou est-il, au contraire, en voie d'accélération ?
S.A.-R. : À la fin du XXe siècle déjà, il paraissait en plein développement. L'Onu estimait dès cette date que le monde comptait au total 300 000 enfants soldats de moins de 18 ans, utilisés dans plus de trente conflits à travers le globe, des guerres civiles, en fait, marquées par la prolifération d'armes bon marché et de maniement très simple. Les enfants soldats des années 1980 se trouvaient surtout en Iran, au Salvador en Afghanistan, aux Philippines, au Nicaragua, au Mozambique et au Soudan. Au cours des années 1990, si la Colombie ainsi que l'Afghanistan sont restés présents sur la liste des pays comptant sur leur sol des enfants combattants, l'Afrique est devenue le vivier principal : Ouganda, Soudan, Liberia, Angola, Congo (ex-Zaïre), Sierra Leone notamment. La situation, à ma connaissance, ne s'est pas substantiellement transformée depuis.
Comment ces enfants sont-ils recrutés et conduits au massacre par des adultes ?
S.A.-R. : Tous les observateurs font état d'une entrée forcée des enfants dans la violence, via l'enlèvement, puis par l'usage de la terreur et/ou de la drogue. Mais une fois les transgressions initiales effectuées, on ne peut que constater la grande capacité des enfants aux pratiques de cruauté, et aussi leur courage frisant l'inconscience face au danger : deux attitudes facilitées sans doute par la pulsion de vengeance personnelle éprouvée par beaucoup de ces très jeunes combattants à l'issue du massacre de leur propre famille. Mais trop mettre l'accent sur la dimension forcée de l'enrôlement de cette main-d'œuvre guerrière juvénile constitue un des moyens les plus efficaces de « déréaliser » le phénomène lui-même. En renvoyant la responsabilité exclusive au monde adulte (responsabilité qu'il ne s'agit pas de minimiser, tout au moins dans un grand nombre de cas), n'esquive-t-on pas un peu trop aisément l'aspect le plus dérangeant du problème, à savoir l'investissement profond des enfants eux-mêmes dans la violence de la guerre ?
Que fait la communauté internationale pour interdire l'implication des enfants dans les guerres ?
S.A.-R. : La fin de l'année 1996 à l'Onu a vu la présentation d'un rapport sur les enfants « cyniquement exploités comme combattants » dans le cadre des différents conflits alors en cours sur l'ensemble de la planète. En août 1999, le Conseil de sécurité a adopté la résolution 1260 qui condamnait l'utilisation des enfants dans les guerres et appelait les gouvernements à « poursuivre » les « recruteurs » et les « chefs » des enfants en question. Ces résolutions ne peuvent valoir que ce que vaut la capacité de l'Occident à faire respecter « sur le terrain » les valeurs qu'il met tellement en avant.
Quelles mesures pratiques pourraient être prises pour empêcher les mineurs de devenir des soldats à la solde de forces armées ?
S.A.-R. : Je n'ai aucune leçon à donner, ce serait trop facile. Ce que je puis dire, c'est que j'ai rencontré des responsables d'ONG qui font un travail remarquable, au péril de leur vie, en allant chercher les enfants un à un dans les groupes rebelles, négociant pied à pied leur libération… C'est donc bien le courage qui prime. Or, rien ne manque davantage à l'Occident que le courage. Nous n'avons pas empêché Srebrenica. Nous n'avons pas empêché le génocide des Tutsi du Rwanda. Nous n'empêchons pas le Darfour. Comment serions-nous capables d'empêcher les enfants soldats ?
Propos recueillis par Philippe Testard-Vaillant
1. Centre CNRS / EHESS Paris
Stéphane Audoin-Rouzeau?
Centre de recherches historiques (CRH), Paris
stephane.audoin-rouzeau@ehess.fr