
Sciences humaines et sociales
Sur le pont
Ici, en effet, la construction de théories est validée par le recours à des méthodes très variées, qui vont de l'élaboration de bases de données et de modèles aux expérimentations en temps réel et aux simulations en laboratoire 5. Une démarche plutôt inhabituelle en sciences humaines et sociales… Et pourtant, comme l'explique Jean-Marc Tallon, directeur de recherche CNRS et membre de l'équipe « Microéconomie appliquée et économétrie », « l'expérimentation est essentielle en économie. Elle aide par exemple à comprendre comment les gens prennent des décisions de consommation, de production, de tarification, etc. ». L'expérience se présente comme un jeu de questions : que feriez-vous, si vous aviez le choix entre une loterie où les chances de gagner 8 euros sont de une sur deux et une loterie où vous pouvez gagner 20 euros, mais avec une probabilité incertaine ? De même, quel serait votre choix si vous pouviez répartir une somme donnée – mettons 30 euros – entre une personne dont vous ne connaissez pas l'identité et vous-même ? La distribution serait-elle égale (15 euros chacun) ou pas (16 euros pour vous et 14 pour l'autre personne ou 17 et 13…) ? Si pendant longtemps, les modèles économiques partaient du principe que les gens prennent les meilleures décisions pour eux-mêmes, sans se soucier des autres, ce genre d'expérience a permis de montrer qu'ils sont en fait beaucoup plus enclins au partage, afin de réduire les inégalités, même face à de parfaits inconnus… « Grâce à ce type de questions, posées à des groupes témoins, nous avons aussi découvert, par exemple, que des paramètres comme le goût (ou l'aversion) pour le risque, l'altruisme et l'impatience sont largement indépendants les uns des autres. » Ces résultats, confrontés à des données réelles, permettent de vérifier et de mettre en place des modèles économiques théoriques beaucoup plus réalistes.
D'autres méthodes aident à affiner la modélisation. L'une d'elles, la neuroéconomie, commence à être mise en place dans cet axe de recherche. Assez novatrice, elle combine les outils de l'économie expérimentale et les avancées dans l'imagerie du cerveau : elle cherche à analyser précisément les mécanismes intimes de la prise de décision en décryptant les zones du cerveau qui réagissent au moment où l'on propose un choix et en fonction de celui-ci. Ce nouveau projet sera opérationnel au printemps 2009. Financé par l'Agence nationale de la recherche (ANR), il réunit plusieurs équipes : des chercheurs en sciences cognitives de l'Institut Jean Nicod et des neuro-scientifiques du laboratoire de neuroscience de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris.

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Lorsqu'un groupe de 15 gérants de portefeuille s'est retrouvé en situation expérimentale dans le laboratoire du CES, les conclusions des tests, tels que celui-ci, ont été surprenantes. Pourtant exposés au risque de manière quotidienne, ils ont eu des comportements très semblables à ceux des étudiants de la Sorbonne.
Cap sur l'actu
Les membres de l'équipe « Institutions », dirigée par Jean-Luc Outin, chargé de recherche au CNRS et membre de l'Observatoire national de la pauvreté et de l'exclusion sociale, offrent un autre exemple d'ouverture vers diverses disciplines. « Au sein de notre axe, économistes et statisticiens dialoguent régulièrement avec des juristes, des sociologues, des politologues… Cela apporte, insiste Jean-Luc Outin, un autre éclairage à nos modèles strictement économiques. » Ce programme rassemble ainsi près de 70 chercheurs, enseignants-chercheurs et ingénieurs. Certains, par exemple, s'interrogent sur l'analyse et la transformation du marché du travail et de la protection sociale. On y retrouve des sujets variés tels que les inégalités salariales dans les pays industrialisés (selon le niveau de qualification, le genre…) ou encore le débat sur le remplacement du revenu minimum d'insertion (RMI) par le revenu de solidarité active (RSA). Les observations, présentées à partir d'une enquête réalisée en juin 2006 auprès d'un échantillon d'allocataires du RMI, ont semé quelques doutes quant à l'efficacité escomptée du RSA. Incitera-t-il vraiment les allocataires à reprendre un emploi ? Les conditions de vie seront-elles réellement améliorées ou se dégraderont-elles à cause de l'institutionnalisation d'emplois de faible qualité (petits contrats horaires, moins de formation, de possibilités d'évolution…) ? Les résultats de ces travaux permettent d'évaluer les différentes politiques publiques et de peser sur les décisions économiques et sociales. Ils débouchent souvent sur des préconisations qui donnent l'occasion aux chercheurs d'intervenir dans le débat public.
Un labo En vigie
Ainsi, en 2008, un rapport sur la crise financière qui a éclaté aux États-Unis en 2007 a été remis au Conseil d'analyse économique du Premier Ministre6. Il montrait les impacts de la crise sur la gestion des risques, leur valorisation, le comportement des banques et la croissance. Et surtout, il présentait plusieurs recommandations, comme l'amélioration des normes de transparence, une meilleure protection des petits investisseurs et emprunteurs, le renforcement au sein de l'Union européenne de la coordination des régulateurs nationaux, etc. Des préconisations aujourd'hui plus que jamais d'actualité après l'extension de la crise à la finance mondiale ces derniers mois…
« L'inflation, l'instabilité financière, la mondialisation ou les politiques monétaires sont autant de phénomènes qui nous concernent tous. Personne n'est étranger aux décisions économiques et sociales prises par les pouvoirs publics et les entreprises », s'anime Jézabel Couppey-Soubeyran, membre du programme de recherche « Finance » et maître de conférences à l'université Paris-I. Ainsi, les thèmes de ce programme tournent autour de problématiques dans l'air du temps : la finance d'entreprise (gouvernance, décisions d'investissement…), la macro-économie financière (politiques monétaires, banques, rentabilité…), les dispositifs de supervision (pourquoi n'a-t-on pas pu prévenir la crise des subprimes) ou l'impact des innovations financières sur la volatilité des marchés. « À chaque crise, ce débat sur les innovations est relancé, et la crise des subprimes n'échappe pas à la règle, confie Gunther Capelle-Blancard, professeur à l'université Paris-I. Cette crise a suscité de très nombreuses inquiétudes et interrogations. Nous nous efforçons bien sûr d'y répondre par nos travaux académiques mais également par la publication d'ouvrages de vulgarisation ou en répondant aux sollicitations des médias. Ceci permet d'établir un lien entre les chercheurs, les politiques et le grand public. Grâce à cela, nous essayons d'avoir un réel impact social. »
Géraldine Véron
1. Les subprimes sont des crédits hypothécaires risqués accordés à des ménages américains fragiles. En 2007, la baisse du marché immobilier américain combinée à la remontée des taux a « écrasé » nombre d'emprunteurs et provoqué de nombreuses faillites d'organismes de crédit.
2. Centre CNRS / Université Paris-I.
3. Institutions, Macroéconomie, Environnement, Économie internationale, Développement et mondialisation, Microéconomie appliquée et économétrie, Économie mathématiques et jeux, et Finance.
4. Le CES est né de la fusion du Centre de documentation et de cinq équipes de recherche de la Maison des sciences économiques.
5. Il existe au sein du CES, un Laboratoire d'économie expérimentale (Leep), lire Le journal du CNRS, n° 219, « Manips d'économie à Paris ».
6. « La crise des subprimes », Patrick Artus, Jean-Paul Betbèze, Christian de Boissieu et Gunther Capelle-Blancard, Rapport du conseil d'analyse économique, n° 78, La Documentation française.
Cuong Le Van,
levan@univ-paris1.fr
Jean-Luc Outin,
jean-luc.outin@univ-paris1.fr
Gunther Capelle-Blancard,
gunther.capelle-blancard@univ-paris1.fr
Jézabel Couppey-Soubeyran,
couppey@univ-paris1.fr
Jean-Marc Tallon,
jmtallon@univ-paris1.fr
Guillaume Hollard,
guillaume.hollard@univ-paris1.fr
Tonia Lastapis,
tonia@univ-paris1.fr