Neurobiologie
Enfants hyperactifs : un traitement en débat
Alors que de nombreux enfants hyperactifs reçoivent un traitement basé sur un psychostimulant, la ritaline, un neurobiologiste s'interroge sur le bien-fondé de celui-ci. Le point sur son analyse et la réponse d'un pédopsychiatre.
Le trouble déficitaire de l'attention avec hyperactivité (TDAH) toucherait 7 à 9 % des enfants aux États-Unis, et presque autant sont traités par un psychostimulant, la ritaline. En France, on pense qu'environ 9 000 enfants hyperactifs suivent ce même traitement. Mais François Gonon, de l'Institut des neurosciences de Bordeaux
1, met en doute les hypothèses qui appuient son utilisation. Dans son étude, à paraître en janvier 2009 dans Trends in Neuroscience, il a analysé un corpus de plus de 80 publications scientifiques au sujet du TDAH.
Premier point souligné par le neurobiologiste : l'effet de la ritaline sur les symptômes. «
Il est indiscutable qu'elle en soulage à court terme la majorité des enfants souffrant du TDAH : on observe chez eux une amélioration de l'attention », explique François Gonon. « Ma
is elle améliore aussi l'attention chez les sujets sains. Ce type de stimulant est d'ailleurs connu pour augmenter les performances de travail de tout un chacun… » On peut donc se demander si son utilisation cible réellement le dysfonctionnement à l'origine du TDAH. Celui-ci est justement le deuxième point discuté par le neurobiologiste. «
La plupart des publications scientifiques partent d'un postulat de base : l'hyperactivité résulte du déficit d'un neurotransmetteur qui permet à certains neurones de communiquer entre eux, la dopamine. » Pourtant, ce que l'on sait avec certitude est bien plus nuancé. Primo, la dopamine est sécrétée par les neurones, dans l'espace extracellulaire, et c'est là seulement qu'elle est active. Normalement, elle est ensuite recapturée dans les cellules pour inverser le processus et cesser la stimulation des neurones. «
Certes, les études prouvent que la ritaline inhibe cette recapture, et augmente donc le taux de dopamine extracellulaire. Mais ce résultat, bien réel, n'apporte rien à l'hypothèse de base : les preuves d'un déficit de dopamine sont minces. » Selon le chercheur, les études récentes d'imagerie moléculaire qui ont tenté d'observer un tel déficit peuvent d'ailleurs être interprétées de manière inverse. Enfin, explique-t-il encore, il faut savoir que la ritaline inhibe aussi la recapture d'un autre neurotransmetteur : la noradrénaline. Certaines publications proposent donc de reporter sur elle la cause du dysfonctionnement lié au TDAH. Cela reste à démontrer. «
Mais la véritable question qui se pose est ailleurs », insiste François Gonon. «
Est-il légitime de présenter ces hypothèses de déficit en neurotransmetteur comme des faits scientifiquement établis et de justifier ainsi les traitements par psychostimulants comme la ritaline au détriment d'approches non médicamenteuses ? » Selon le chercheur, et à travers les publications qu'il a analysées, les résultats à long terme de ces traitements sont en effet peu satisfaisants. «
L'étude de suivi sur trois ans du groupe MTA2, à laquelle se réfèrent de nombreux auteurs, montre en effet ceci : l'échec scolaire, la toxicomanie et les conduites prédélinquantes présentent statistiquement la même fréquence que les sujets hyperactifs aient été traités ou non avec des psychostimulants lorsqu'ils étaient enfants. »
Charline Zeitoun
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L'opinion du Pr Manuel Bouvard 1, pédopsychiatre
« François Gonon a le mérite de redire un point, souligné depuis plusieurs années dans la littérature : l'hypothèse du déficit en dopamine dans le TDAH n'est en effet pas prouvée. En revanche, il n'est pas juste de prétendre que cette même hypothèse sert à justifier l'utilisation des psychostimulants. Cette dernière est fondée sur les résultats de nombreuses études cliniques qui ont mis en évidence l'efficacité de la ritaline sur les enfants ayant un TDAH. À la question de savoir si cette efficacité a aussi été observée chez des sujets sains, je réponds : attention, nous n'avons que peu d'études qui le prouvent. Et l'usage inapproprié par des adultes pour améliorer leurs performances ne justifie pas l'abandon du médicament chez les patients. L'objectif de l'étude MTA à laquelle il est fait référence était de comparer plusieurs types de traitements sur une population d'enfants pendant trois ans. À court terme, elle a en effet conclu à la supériorité du traitement médicamenteux seul ou en association avec la psychothérapie, par comparaison à un traitement par psychothérapie seule. Mais pour le long terme, il me semble qu'elle ne permet pas de trancher : l'échec scolaire et les conduites prédélinquantes y furent évalués avec trop peu de précision et sur une période trop courte. La question de la surprescription aux États-Unis peut être posée, notamment dans certains États. Mais la situation en France est radicalement différente, puisque seuls 5 % des enfants atteints du trouble sont traités par des médicaments. » Propos recueillis par C.Z.
1. Professeur des universités - praticien hospitalier, « Imagerie moléculaire et fonctionnelle : de la physiologie à la thérapie » (CNRS / Université Bordeaux-II).
Contact : Manuel Bouvard, bouvard.manuel@wanadoo.fr |
Notes :
1. Laboratoire mouvement adaptation cognition (CNRS / Universités Bordeaux-I et II).
2. Multimodal treatment of ADHD (TDAH en français). Étude publiée en 2007 dans Journal of the American Academy of Child & Adolescent Psychiatry, vol. 46, pp. 1028-1040.