Sur les pas des hominidés

© S. Godefroy/CNRS Photothèque
Sourire et énergie. Voilà ce qui caractérise d'emblée Brigitte Senut, paléontologue de renom et « Femme scientifique de l'année » 2008. Niché au département « Histoire de la Terre » du Muséum national d'histoire naturelle, son bureau abrite une activité débordante : relire les dernières épreuves de sa monographie sur la Namibie, annoter une thèse, rédiger le compte rendu d'une récente mission en Afrique du Sud. Entendez le « quotidien » d'une carrière consacrée aux racines de l'homme et des grands singes africains… qui lui vaut aujourd'hui de recevoir le prix Irène Joliot-Curie 2008. De quoi, espère la chercheuse, «
booster les jeunes femmes, les inciter à suivre leur passion ».
Pour elle, tout a commencé avec les cailloux qu'elle aimait tant, petite, ramasser et observer. Mais au sortir de son bac, la jeune fille rêve de partir enseigner en Afrique, «
car sans le connaître, ce continent me fascinait déjà au travers de la vie du Dr Schweitzer ». Trop jeune. À défaut des pistes, elle choisit alors de suivre la voie universitaire en géologie et paléontologie. En 1976, elle rencontre Yves Coppens : un brin provocatrice, l'étudiante en DEA constate le manque de données sur les squelettes d'australopithèques. Deux mois plus tard, la voici chargée d'en étudier les membres supérieurs. Son esprit rebelle la pousse à explorer des thèmes supposés « mineurs ». En témoigne sa première thèse consacrée à l'humérus des hominidés plio-pléistocènes
1 : «
Ce sujet était un choix de ma part : à l'époque, si on parlait de la bipédie, on évoquait très rarement le reste du squelette. Or j'ai pu montrer que les premiers hominidés pouvaient grimper aux arbres. » Un « point de détail » qu'elle défendra devant des confrères américains aussi hostiles à cette nouvelle théorie qu'à la femme de science.
En poste au Muséum dès 1982, la paléontologue conjugue avec bonheur enseignement, travail de collection et recherche… de terrain, bien sûr. Cette « crapahuteuse » passe deux à six mois par an à sonder les sols africains. En 1985, elle monte, en étroite collaboration avec son collègue Martin Pickford, une première mission en Ouganda. Objectif : tester l'East Side Story d'Yves Coppens et rechercher grands singes et hommes fossiles dans un cadre environnemental et géologique précis, celui du rift occidental. Mais prise dans un coup d'État, l'expédition-baptême frise le drame. «
Nous sommes tombés dans une embuscade avec des tirs nourris ! C'était assez rocambolesque, au point d'être à deux doigts de renoncer définitivement à l'Afrique », raconte-t-elle avec émotion.
La dame s'obstinera, avec succès. En Ouganda toujours, le duo retrace l'histoire climatique locale depuis 13 millions d'années
2 puis égrène, au fil des missions africaines, des découvertes capitales. En 1991, c'est la mise au jour de grands singes fossiles en Namibie, «
en dehors des gisements classiques est-africains, là où on ne les connaissait pas ». Cinq ans plus tard, Brigitte Senut trouve leur trace en Afrique du Sud, «
une chance inouïe ! Une demi-dent dans une mine de diamants ! Toutes ces missions de terrain nous ont permis de publier, les premiers, sur des formes chimpanzées datant d'environ 12,5 millions d'années et gorilles de 6 millions d'années ». Si elle s'intéresse tant aux grands singes du Miocène, c'est pour mieux comprendre l'origine des premiers hominidés, ainsi que les variations des environnements et donc des climats. En témoignent les travaux du groupement de recherche international (GDRI) qu'elle dirige depuis 1991, intitulé justement : «
Origine des grands singes africains modernes et des hominidés : rôle des paléoenvironnements néogènes africains ». 2000 : année « Orrorin », dont l'équipe découvre les premiers restes au Kenya. Un scoop. Daté d'environ 6 millions d'années, il représente le plus ancien hominidé affichant une bipédie permanente.
On aurait pourtant tort de croire Brigitte Senut focalisée sur ses fouilles. Il suffit de l'entendre évoquer les relations humaines : «
Il est vital de communiquer avec les habitants, d'apprendre les uns des autres et d'aider à l'éducation, un réel pari sur l'avenir. » Là en construisant une école de terrain, ici un petit musée sur la culture locale. Et de retour sous nos cieux, il lui faut s'atteler à ses publications où la rigueur côtoie l'indépendance d'esprit. «
Car dans un domaine comme le nôtre, où nous accumulons des données variées mais limitées, les scénarios sont forcément nombreux. »
Et quand le berceau de l'Humanité ne l'occupe pas ? Elle adore cuisiner et écouter de la musique… africaine. Une réelle passion, sans aucun doute.
Patricia Chairopoulos
>> À lire
Et le singe se mit debout, de Brigitte Senut avec Michel Devillers, préface d'Yves Coppens, Albin Michel, 2008