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Année polaire internationale

Une saison à Concordia

L'Année polaire internationale s'achève. Pour autant, la vie ne va pas s'arrêter à la station franco-italienne Concordia, installée en plein Antarctique. Durant les saisons d'été, jusqu'à une quarantaine de scientifiques, de techniciens ou d'intendants s'y affairent dans des conditions extrêmes. Instants de vie de ce « laboratoire du bout du monde ».

Voir ces deux tours au milieu de nulle part, lors de mon arrivée en avion pour l'hivernage en cours, restera un souvenir inoubliable », raconte Érick Bondoux, du Laboratoire Hippolyte Fizeau1, à Nice. Ces tours appartiennent à la base polaire franco-italienne Concordia, édifiée au cœur de l'Antarctique, de l'institut polaire français Paul-Emile Victor2 et de l'institut italien PNRA. Plus précisément sur le site du Dôme C, à 3 233 mètres d'altitude, dont plus de 3 200 d'épaisseur de glace ! Si les bâtiments d'été sont opérationnels depuis 1997, la construction sur pilotis des deux tours de trois étages a débuté en 2002. Et depuis 2005, le site est occupé en permanence. Lieu unique par sa localisation extrême – la température moyenne du site avoisine les – 50 °C avec des pointes à – 80 °C, et le soleil disparaît totalement de mai à août –, Concordia est surtout un laboratoire scientifique à nul autre pareil. Son ciel, d'une pureté inégalée, fait le bonheur des astronomes. Les climatologues y forent la glace pour reconstituer l'histoire du climat sur des échelles de temps vertigineuses. Quant aux sismologues, ils peuvent y étudier la propagation des ondes sismiques le long de l'axe de rotation de la Terre3.

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© C. Delhaye/CNRS Photothèque/IPEV

Durant les campagnes d'été, les deux tours de Concordia accueillent une quarantaine de scientifiques.



Pour profiter de ce site exceptionnel, les scientifiques doivent néanmoins s'adapter à des conditions de vie radicales. Rien que pour se rendre au Dôme C, il faut compter une semaine de navigation dans les eaux agitées des mers du Sud. Puis embarquer à bord d'un petit avion pour un vol de cinq heures. « Nous sommes une dizaine, assis au beau milieu du matériel. Il fait si froid que cinq minutes après le décollage, les vitres gèlent », décrit Alessia Maggi, à l'Institut de physique du globe de Strasbourg4.

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© C. Delhaye/CNRS Photothèque/IPEV

Le télescope Cochise, équipé d'un système de dégivrage, est notamment dédié à l'étude du rayonnement cosmologique fossile.



Et à l'arrivée, rien n'assure que tout se déroulera comme prévu. « Étant donné les conditions, et vu que l'on n'a qu'une seule tentative par an, on ne peut jamais savoir si on aura le temps de tout faire, même en travaillant 14 heures par jour », explique la sismologue. D'un côté, le matériel est mis à rude épreuve : problèmes mécaniques, électronique qui casse, pièces de rechange introuvables… De l'autre, le manque d'oxygène lié à l'altitude rend la moindre tâche plus fatigante. « Lorsque l'on a oublié le bon tournevis avant de se rendre auprès des instruments, il faut marcher un kilomètre pour retourner à la base », explique la scientifique. Ce qui, par – 60 °C, n'a rien d'une promenade de santé !
Pour autant, au quotidien, la vie à Concordia est pour ainsi dire… normale : « Du fait de la fatigue, on dort très bien, explique la sismologue. Les repas sont copieux, et le soleil brille en permanence. » Quoique ce dernier point ne soit vrai que durant les campagnes d'été, qui durent de décembre à février. La base est alors une véritable fourmilière où s'affairent une quarantaine de personnes, scientifiques, techniciens ou cuisinier.

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© Y. Frenot/CNRS Photothèque/IPEV

L'été, une partie des personnels dort dans ces tentes de six à huit lits. Une température de 25 °C y est maintenue, bien que la température extérieure atteigne – 30 °C.


Mais à partir de février, tout change. Les estivants quittent la station, laissant une dizaine d'hivernants dans l'isolement quasi total de la nuit polaire. « Lorsque le dernier avion s'en va, on a une sensation de vide, témoigne Éric Aristidi, du Laboratoire Hippolyte Fizeau, qui a participé à l'hivernage 2006. Il y a le silence et la base paraît immense. » Érick Bondoux, actuel hivernant en charge de l'astronomie, ajoute : « Durant l'hivernage, rien n'est comme ailleurs. Même le temps semble altéré. Pour moi, il s'est arrêté le 28 décembre 2007 ! »
Passé les premières semaines durant lesquelles chacun cherche ses marques, une sorte de routine s'installe. « On devient un peu robot, confie Éric Aristidi. La vie est rythmée par le travail », comme le détaille Érick Bondoux : « Ici, le travail d'astronome est très différent de ce qui se fait ailleurs. Les horaires ne sont jamais fixes et certaines expériences demandent une veille de chaque instant. Plus qu'observateur, il faut être à la fois mécanicien, électronicien, informaticien et opticien. Une polyvalence qui vaut pour tous les corps de métier. » L'astronome ajoute : « Durant l'hivernage, il est courant de ne pas avoir une journée de repos durant plusieurs mois. D'une certaine manière, il est impossible de s'ennuyer et la question du manque de loisirs ou de distractions ne se pose pas. »

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© C. Delhaye/CNRS Photothèque/IPEV

Trois mille mètres de carottes de glace ont permis de reconstruire 800 000 ans de l'histoire du climat. Après extraction, les carottes issues du forage Epica sont préparées en atelier, avant de rejoindre la cave d'archivage.



Pour autant, selon les années, l'ambiance est plus ou moins bonne. Ainsi, lors du second hivernage, en 2006, l'atmosphère s'est vite dégradée. « Début juillet, on a commencé à s'engueuler, se souvient Éric Aristidi. Les relations deviennent alors plus diplomatiques qu'amicales. » La façon dont le groupe s'adapte socialement et psychologiquement aux conditions de vie en isolement et en confinement régnant à Concordia fait d'ailleurs l'objet d'un programme de recherche dirigé par Élisabeth Rosnet, au Laboratoire de psychologie appliquée (LPA), commun aux universités de Reims et de Picardie, à Reims. Programme dont les résultats aideront notamment à préparer de futures missions spatiales vers Mars !
Dans ces conditions, on comprend qu'en septembre, tout le monde soit ravi de voir réapparaître le Soleil. Puis se mette à guetter le premier avion, fin novembre. À l'ouverture de la station, les effectifs montent rapidement à quarante. La nouvelle campagne d'été peut commencer. « L'année dernière, nous avions dû faire certaines choses à la va-vite, confie Alessia Maggi. Je suis donc ravie de retourner à Concordia. » Un contentement d'ordre scientifique, mais aussi humain. Car comme le confirme Éric Aristidi, « un séjour à Concordia n'est pas une expérience anodine ». Bien au contraire. Érick Bondoux confie : « Même plusieurs mois après mon arrivée, marchant dans la nuit et voyant se découper l'ombre des deux tours sur la Voie lactée, il m'est arrivé de penser que je rêvais. »

Mathieu Grousson
 
>> à voir
Concordia, sciences australes,(2008, 34 min) de Marcel Dalaise, produit par CNRS Images et l'Ipev. À visionner en ligne :
http://videotheque.cnrs.fr/index.php?urlaction=doc&id_doc=1894

Notes :

1. Laboratoire CNRS / Université de Nice / Observatoire de la Côte d'Azur.
2. Groupement d'Intérêt Public (GIP) constitué par neuf organismes (Ministère de la recherche, Ministère des affaires étrangères, CNRS, Ifremer, CEA, TAAF, Météo-France, CNES, Expéditions Polaires Françaises).
3. Lire « Plein feux sur les pôles », Le journal du CNRS, n° 205-206, février-mars 2007.
4. Institut CNRS / Université de Strasbourg-I.

Contact

Alessia Maggi,
alessia.maggi@eost.u-strasbg.fr
Éric Aristidi,
eric.aristidi@unice.fr
Élisabeth Rosnet,
elisabeth.rosnet@univ-reims.fr
Blog d'Érick Bondoux,
www.antarcticaonline.org


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