
Anthropologie
Il faut huit heures de route dans les montagnes escarpées de la Sierra Madre occidentale pour rejoindre la communauté d'Indiens Huichols de San Andrés Cohamiata. Comme beaucoup de peuples indigènes, les Huichols se sont installés dans une région reculée du Mexique pour fuir l'invasion des conquistadors au xvie siècle. Aujourd'hui, le temps de la colonisation est loin, mais les Indiens ont adopté l'élevage du bœuf et acquis le goût… du rodéo. C'est justement à ces pratiques directement importées par les Espagnols puis transformées au contact de la civilisation mexicaine que s'intéresse Frédéric Saumade, anthropologue à l'Institut d'ethnologie méditerranéenne, européenne et comparative (Idemec)1 d'Aix-en-Provence. Depuis 2006, le scientifique a focalisé son attention sur l'introduction du bœuf chez les Indiens Huichols. Il assistera, lors de sa prochaine mission, au « rodéo » de la fête patronale.
Les premiers Mexicains à approcher le bœuf et à appréhender sa domestication furent les vachers employés dans les haciendas espagnoles. Les apprentis éleveurs inventent alors de nouvelles techniques, comme le piégeage au lasso, qui se propagent dans tout le pays et, plus tard, jusqu'aux États-Unis. Les Indiens Huichols se convertissent à l'élevage à partir du XVIIe siècle. Pour eux, cependant, le bœuf n'est pas considéré comme une réserve de viande mais plutôt comme un animal sacré. Encore aujourd'hui, « au début de la saison sèche, lors du carnaval ou de la semaine sainte, de nombreux taureaux sont sacrifiés pour appeler la pluie et la fertilité des champs. Sans ces pratiques, les Huichols sont persuadés qu'il ne pleuvrait pas sur la Terre entière », relate Frédéric Saumade. « Ils entretiennent des rapports très ambigus avec le bœuf, à la fois affectueux et violents. Pour eux, c'est un animal extérieur et dangereux, qui ne vient pas des Espagnols mais de l'océan Atlantique. »
Avant l'arrivée du bœuf, c'est le cerf qui était sacrifié pour maintenir l'équilibre cosmologique. Le cervidé occupait alors une place centrale dans la tradition huichole, à côté du maïs et du peyotl, un cactus hallucinogène que les Indiens vont récolter une fois par an dans le désert, à plus de 500 kilomètres de leur village. Mais Frédéric Saumade se refuse à croire que le bœuf s'est simplement substitué au cerf : « C'est une vision un peu courte, pour la pure et simple raison que les Huichols continuent à chasser le cerf pour les grandes fêtes. Pour moi, le taureau est plutôt venu prendre la place de l'homme dans un quadrant “cerf-peyotl-maïs-homme”, étant entendu que les Huichols, comme tous les peuples de la Méso-Amérique, sacrifiaient des êtres humains avant l'arrivée des Espagnols. »2
À la suite de la colonisation, les Indiens et métis mexicains s'inspirèrent d'une autre pratique introduite par les Espagnols, celle de la corrida. Là encore, ils développent leurs propres formes de jeu. Ils décident ainsi d'affronter le taureau non plus du haut d'un cheval ou à renfort de banderilles, mais en montant sur son dos comme dans un rodéo. « Quand, au WVIIIe siècle, les Espagnols voient les Indiens monter sur les taureaux, ça leur paraît quelque chose de très extravagant. À tel point que certains d'entre eux sont engagés dans les corridas royales de Madrid », souligne Frédéric Saumade. Aujourd'hui, la charreada – qui regroupe des exercices de piégeage au lasso et de monte du taureau – est même devenue le sport national mexicain.
Les Huichols, eux aussi, s'adonnent aux jeux d'arène et organisent, depuis quelques dizaines d'années, des « rodéos ». Le but du jeu ? Poursuivre des taurillons à cheval et les renverser en leur tirant la queue. Jusqu'à présent, aucun ethnologue n'a étudié cette pratique locale de rodéo car elle a lieu pendant la fête patronale, une fête chrétienne exclue du cycle traditionnel des cérémonies huicholes. Mais pour Frédéric Saumade, elle reste du premier intérêt : « Les communautés huicholes sont partagées sur la question : celles qui sont situées à l'ouest du Rio Chapalagana célèbrent la fête patronale avec des rodéos mais à l'est de la rivière, il n'y a pas de rodéo. Là, les éleveurs que j'ai interrogés me disent que le bœuf est un animal sacré, qu'il ne faut pas jouer avec… » En assistant à ces festivités, Frédéric Saumade espère bien en apprendre davantage sur ce rite moderne et voir de quelle façon les indigènes se sont nourris des apports du monde extérieur, hispanique et métis.
Laurianne Geffroy
1. Institut CNRS / Université Aix-Marseille-I.
2. Lire l'article à paraître prochainement : F. Saumade, « Taureau, cerf, maïs, peyotl : le quadrant de la culture wixarika (huichol) », L'homme, n° 189, janvier 2009.
Frédéric Saumade
Institut d'ethnologie méditerranéenne, européenne et comparative (Idemec), Aix-en-Provence
saumade@mmsh.univ-aix.fr