Un homme doté d'un flair exceptionnel en ethnologie », «
un esprit vif, modeste, avec beaucoup d'humour », «
auteur d'une des plus grandes œuvres de la pensée française du vingtième siècle »… Ceux qui ont croisé la route de Claude Lévi-Strauss ne tarissent pas d'éloges. L'ethnologue médaillé d'or du CNRS en 1967, qui fête ses 100 ans et à qui le musée du Quai Branly, à Paris, consacre une journée spéciale (lire l'encadré), a marqué l'ethnologie et l'anthropologie d'une trace indélébile. «
Son œuvre a fécondé les plus grands travaux en sciences humaines : ceux de Foucault, Deleuze, Bourdieu, estime Frédéric Keck de l'Institut Marcel Mauss1, à Paris, qui a participé à l'édition de son œuvre dans « La bibliothèque de la Pléiade » aux éditions Gallimard.
Elle a eu un rayonnement international éclatant, dont on a du mal à trouver l'équivalent dans la pensée française actuelle. »

© C. Levi-Strauss/Musée du quai Branly
Claude Lévi-Strauss lors de sa mission au Brésil. Il raconte que Lucinda, le petit singe qui vivait en sa compagnie, avait choisi pour posture habituelle de se cramponner à l'une de ses jambes.
Professeur au Collège de France, auteur de plus d'une vingtaine d'ouvrages, dont les célèbres
Tristes tropiques,
La pensée sauvage ou
Mythologiques, et fondateur en 1960 du Laboratoire d'anthropologie sociale (LAS) commun au CNRS, au Collège de France et à l'EHESS de Paris, Claude Lévi-Strauss est surtout connu pour avoir introduit en anthropologie une méthode empruntée au domaine de la linguistique : le structuralisme. Il ne s'agit plus d'étudier des phénomènes sociaux, les systèmes de parenté ou les mythes par exemple, comme des entités indépendantes ayant une signification propre, mais comme les éléments d'un système organisé, dont les liens seraient révélés par les différences et non les points communs, et d'en tirer des structures de pensée inconscientes communes à tous les êtres humains. «
Le structuralisme a constitué une manière de sortir d'un certain déterminisme qui ne voyait dans les pratiques et les savoirs traditionnels des sociétés que des effets de leur environnement naturel ou social, explique Pierre Deléage, du LAS.
Lévi-Strauss est parvenu à montrer l'importance, au moins égale, des structures universelles de la pensée dans la constitution de ces pratiques et de ces savoirs. » Des structures qu'il réunit dans le concept de « pensée sauvage », remplaçant ainsi celui de « mentalité primitive » qui a alors cours, symptôme d'une prétendue supériorité coloniale des savants sur les pratiques et les pensées des sociétés différentes de la leur
2.

© C. Levi-Strauss/Musée du quai Branly
Claude Lévi-Strauss et Dina, sa première épouse, dans leur campement en Amazonie. Dina était comme lui agrégée de philosophie et participa activement aux missions ethnographiques.
Comment Claude Lévi-Strauss a-t-il développé ses théories ? «
Étrangement, il a fait assez peu d'études de terrain pour un ethnologue », reconnaît Michel Izard, directeur de recherche émérite au CNRS et ancien membre du LAS, qui participera à la manifestation au musée du Quai Branly. De fait, les thèses de Lévi-Strauss trouvent leur origine dans quelques missions ethnographiques qu'il effectue chez les Indiens du Mato Grosso, en Amazonie, de 1935 à 1938, alors qu'il est professeur à l'université de São Paulo, au Brésil. Et ce n'est qu'à son retour en France en 1948, après avoir passé les années de guerre aux États-Unis en tant qu'intellectuel réfugié, qu'il publie sa thèse doctorale sur « les structures élémentaires de la parenté », avec une thèse complémentaire sur la vie familiale et sociale des Indiens Nambikwara. Il ne retournera au Brésil que bien des années plus tard, en 1985, après sa retraite.

© C. Levi-Strauss/Musée du quai Branly
Selon Claude Lévi-Strauss, les Indiens Bororo constituaient une société « savante » et très inégalitaire. Elle se divisait en deux « moitiés » rivales, les Céra (ici un Céra en costume de cérémonie) et les Tugaré, chacune divisée en quatre clans inégalitaires.
Claude Lévi-Strauss n'est donc pas homme de terrain. Il avoue lui-même ne pas avoir « le
soin et la patience » pour cela
3. Mais il est un théoricien de génie. «
Tous ses articles, ses ouvrages, ont systématiquement entraîné de véritables réflexions anthropologiques, observe Michel Izard.
Encore étudiant, j'ai assisté à ses séminaires à la Sorbonne. Nous étions transportés par un tel élan théorique. » Ce qui ne l'empêche pas d'avoir un regard très critique sur ses contemporains. Dans Tristes tropiques, paru en 1955, il écrit : «
L'humanité s'installe dans la monoculture ; elle s'apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat. » Des mots qui, à l'heure de la globalisation, sonnent désespérément juste.
Fabrice Demarthon
>> À lire
Tristes tropiques et La pensée sauvage, par Claude Lévi-Strauss, Plon, 1955 et 1962
Claude Lévi-Strauss, une introduction, par Frédéric Keck,
La Découverte, 2004
« Lévi-Strauss », Les cahiers de L'Herne, n° 82, Michel Izard (dir.), 2004
Saudades do Brasil, Claude Lévi-Strauss, (réédition), Editions Plon, 2008
>> À voir
Entretien avec Claude Lévi-Strauss, par Michel Treguer, CNRS Images, 1976
http://videotheque.cnrs.fr/index.php?urlaction=doc&id_doc=1437
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Un jour pour 100 ans Le 28 novembre 2008, le musée du Quai Branly rend hommage à Claude Lévi-Strauss. Au programme : des lectures de ses plus grands textes par une centaine de personnalités, des projections de photographies et de films, des visites thématiques et guidées à la découverte des populations rencontrées par l'ethnologue. Pour cette journée exceptionnelle, le musée sera libre d'accès. Renseignements : www.quaibranly.fr |