
Les signatures du corps
Mais quels sont les principaux procédés biométriques existants et leurs spécificités ? Et quels projets d'avant-garde mûrissent dans les laboratoires universitaires ou industriels ? Une remarque préliminaire, d'abord. Pour prouver une identité, autrement dit répondre à la question « Qui est qui ? », trois solutions se présentent : utiliser ce que quelqu'un « possède » (une carte à puce, un badge magnétique, un document… faciles à égarer), ce qu'il « sait » (un mot de passe, un code carte bancaire, un code pin… faciles à oublier) ou ce qu'il « est ». La biométrie repose sur ce dernier principe. Surtout, les caractéristiques physiques ou comportementales à la base de tout système biométrique doivent être universelles (c'est-à-dire présentes chez tout un chacun), collectables, mesurables, uniques, permanentes au cours de la vie et, last but not least, difficilement falsifiables.
Non moins important : l'« acceptabilité sociale » du procédé (les sujets à contrôler doivent s'y soumettre sans réticence) et sa fiabilité, le défi consistant à réduire au maximum le taux de « fausses acceptations » (la reconnaissance d'une personne qui n'est pas la bonne) et celui de « faux rejets » (la non-reconnaissance de la bonne personne). S'agissant des aspects de notre individu susceptibles d'être mis en équation, les experts de la biométrie n'ont que l'embarras du choix. Ils peuvent soit utiliser des techniques reposant sur des données morphologiques (empreintes digitales, iris de l'œil, géométrie des vaisseaux sanguins du poignet ou du fond de l'œil…), soit recourir à l'analyse de signaux biologiques (ADN, odeur, salive…), soit exploiter des caractéristiques comportementales ou dynamiques (voix, démarche, tracé de signature, frappe sur un clavier d'ordinateur...).
Sur le bout des doigts
Emblématique de la première de ces catégories, la reconnaissance des empreintes digitales est la plus ancienne des méthodes biométriques, et celle qui, bien que centenaire, continue d'offrir le meilleur rapport simplicité/fiabilité. C'est que l'extrémité de chaque doigt est tapissée de coussinets brodés de lignes en relief (les « crêtes papillaires »). Lesquelles, espacées régulièrement les unes des autres, forment localement des motifs (« minuties ») et, à une échelle plus globale, des objets épousant la forme d'îlot, de lac, de crochet, de fourche, d'anneau…, propres à chaque être humain. La probabilité de trouver deux réseaux identiques est quasi nulle, même chez les vrais jumeaux !
Côté pratique, plus besoin d'encrer son doigt et de l'appuyer sur une feuille de papier pour l'acquisition des données. Des scanners thermiques, optiques, à ultrasons…, s'en chargent. Résultat, un nombre grandissant de produits (portes d'entrée, portières automobiles, téléphones, coffres-forts, clés USB, disques durs externes, souris…) sont équipés de dispositifs de lecture d'empreintes digitales miniatures désencombrant les poches de clés en tous genres et les cervelles de codes secrets, de mots de passe et autres numéros d'identification personnelle. Idem pour le passage en caisse des supermarchés. Sous peu, votre empreinte digitale suffira pour que votre compte soit débité. Mieux, on devrait savoir demain « récupérer » à la volée les empreintes digitales d'un individu : plus besoin de poser le doigt, pourvu que les dernières phalanges se tournent un instant dans la direction d'un capteur. Efficace (moins de 1 % d'erreurs) et bon marché, la reconnaissance automatique d'empreintes n'est toutefois pas exempte de défauts. « Nos empreintes digitales ne sont pas “gravées dans du marbre”, dit Hervé Glotin, du Laboratoire des sciences de l'information et des systèmes (LSIS)4, et se détériorent (vieillissement de l'épiderme ou agression externe). Mais ce sont surtout les variations de mesure qui peuvent rendre leurs identifications délicates : en effet, la qualité du capteur, les différentes positions et pressions du doigt, induisent omissions et confusions des minuties durant la paramétrisation et la reconnaissance des empreintes, ce qui dégrade plus les performances des systèmes automatiques que celles des experts humains. C'est pour cela que nous avons récemment proposé des algorithmes de paramétrisation qualitative des empreintes, moins sensibles à certains bruits que les approches classiques purement quantitatives. »
Pour vos beaux yeux
Et la reconnaissance de l'iris ? La technique est en pleine effervescence. Dans certains aéroports (comme l'aéroport Pierre-Elliott-Trudeau de Montréal), des voyageurs « pré-approuvés » (autrement dit fichés) évitent déjà les longues files d'attente dues aux contrôles en tous genres grâce à des bornes de lecture de l'iris. « Cette membrane colorée, située entre le blanc de l'œil et la pupille, est composée d'un enchevêtrement de microcanaux résultant des hasards du développement embryonnaire, rappelle Lionel Torres, directeur du département Microélectronique du Laboratoire d'informatique, de robotique et de microélectronique de Montpellier (Lirmm)5. Elle présente l'avantage de devenir stable dès l'âge de 18 mois, d'être spécifique à chaque individu (même deux vrais jumeaux possèdent quatre iris différents), bien protégée et cependant visible de loin. En extrayant, puis en traitant numériquement les caractéristiques de l'iris d'un individu, on obtient une espèce de code-barres que l'on peut ranger dans une base de données, exactement comme pour les empreintes digitales. »
Problème : pour donner entière satisfaction, cette biométrie nécessite une coopération stricte de l'utilisateur au moment de l'acquisition de l'image de son iris. Cette image « peut être dégradée par de multiples artifices (mouvements de tête, occlusion partielle ou totale de l'iris par les cils et les paupières…), et il n'est pas rare qu'il faille procéder à plusieurs acquisitions avant d'obtenir une image exploitable par le système de reconnaissance », explique Salah Bourennane, responsable du Groupe Signaux multidimensionnels (GSM) à l'Institut Fresnel6. D'où les efforts déployés par son équipe pour éliminer les « mauvaises images », donc rendre le système d'exploitation plus agréable pour l'utilisateur. « Après avoir remplacé l'appareil photographique par une caméra vidéo, nous avons développé un algorithme qui sélectionne les meilleures images d'iris en un minimum de temps, dit-il. Cette méthode, relativement insensible aux occlusions partielles de l'iris, aux mouvements de la caméra et aux déplacements rapides de la «cible», permet actuellement de choisir les images les plus nettes avec un très bon taux de succès, le tout à la cadence de 10 images par seconde. » Quant aux escrocs qui songeraient à changer d'iris pour circuler incognito, comme Tom Cruise dans le film Minority Report, qu'ils se souviennent que la greffe de nerfs optiques n'en est qu'à ses balbutiements.
© P. Latron/CNRS Photothèque Souvent citée dans les techniques de biométrie, la reconnaissance vocale reste controversée. La voix peut être aisément modifiée, intentionnellement ou non, rendant l'identification très difficile.
La piste vocale
La reconnaissance vocale, de son côté, peine à gagner ses galons de technique biométrique mature. « L'expression “empreinte vocale”, fréquente dans les médias, donne à croire que la voix présente des caractéristiques aussi stables et fiables que celles des empreintes digitales ou génétiques, intervient Claude Barras, du Laboratoire d'informatique pour la mécanique et les sciences de l'ingénieur (Limsi)7. Or, il s'agit d'abord d'une caractéristique comportementale, que l'on peut modifier volontairement (les imitateurs le prouvent) et qui évolue avec l'âge ou en fonction de l'état physiologique ou émotionnel. Bref, rien ne prouve que la voix possède des caractéristiques permettant d'identifier de façon unique chaque être humain. Elle reste toutefois intéressante car elle est facilement disponible, même à distance par téléphone, et permet souvent de renforcer d'autres méthodes d'identification. » À ce propos, l'association savante des chercheurs du domaine, l'Association francophone de la communication parlée (AFCP) intervient régulièrement dans des affaires judiciaires pour modérer certains usages et analyses de signaux de parole8.
L'ADN, en revanche, a tout pour prétendre au titre de méthode de « biométrie parfaite », sur le plan théorique. Car s'il existe une caractéristique unique et stable, c'est bien cette molécule tapie dans chacune de nos cellules. Mais, pour l'heure, le boulevard promis à l'identification en temps réel de l'ADN reste fermé. L'analyse d'ADN, d'abord, prend encore des heures, un sérieux handicap quand on exige d'un capteur biométrique qu'il réagisse au quart de tour. Et quand bien même le prélèvement d'une goutte de salive suffit, en théorie, pour vérifier l'identité d'une personne se présentant à un contrôle d'accès, encore faut-il être sûr de la provenance dudit postillon…
© L.Gramme/EURECOM/CNRS Les algorithmes développés par des chercheurs permettent de reconnaître des visages à partir de sources vidéo ou 3D et non plus uniquement à partir d'images fixes.
Le visage difficile à cerner
Depuis le milieu des années 1990, les logiciels de reconnaissance faciale mettent les bouchées doubles pour retrouver une personne dans une séquence vidéo. Tout sauf un jeu d'enfants. Prenez la ville de Newham, dans la banlieue de Londres. Les autorités locales ont testé la méthode à grande échelle. Échec : la plupart des cobayes mêlés à des passants ordinaires sont passés devant les caméras sans être reconnus, et Newham s'est même vu décerner le trophée Big Brother par l'organisation non gouvernementale Privacy International. Si, sur le papier, la reconnaissance faciale affiche un fort potentiel (elle ne requiert pas une collaboration de l'utilisateur, n'oblige pas à s'arrêter ni même à ralentir, le visage est plus facilement accessible que l'iris…), la difficulté reste extrême, même pour un ordinateur, d'identifier un, a fortiori des visages, sur une image vidéo. « Pour que cette technique décroche de très bons scores en vidéo, il faut que les conditions dans lesquelles on observe un visage soient les mêmes lors des phases d'apprentissage, d'enregistrement et d'authentification, dit Jean-Luc Dugelay. Or, c'est rarement le cas : l'éclairage ambiant n'est pas forcément le même, le sujet n'est pas toujours positionné de la même façon par rapport à la caméra, il change souvent d'expressions faciales, il peut tantôt porter des lunettes, tantôt pas, être ou non maquillé, bien ou mal rasé, avoir vieilli… Pour une machine, deux personnes différentes, mais filmées dans des conditions strictement identiques, sont quelquefois plus ressemblantes qu'une même personne filmée dans des conditions radicalement différentes ! »
Comment contourner ces contraintes ? En se concentrant sur les mimiques faciales. C'est que nous avons tous une façon bien à nous de bouger la tête, de remuer les lèvres, de cligner des yeux, de froncer les sourcils, de sourire, de rire… « Modéliser ces paramètres dynamiques (ces mimiques), comme nous en avons eu l'idée, et les associer aux paramètres plus classiques d'apparence, permet d'améliorer les performances des logiciels de reconnaissance faciale, dit Jean-Luc Dugelay. Ces travaux ne font toutefois que commencer. » Comprenez qu'il faudra patienter quelques années avant que le procédé soit capable d'analyser des centaines de visages en quelques secondes sans trop se tromper.
Mais l'avenir de la biométrie, de l'avis général, est à la « multimodalité ». Autrement dit, l'union faisant la force, à l'association de plusieurs techniques biométriques. Qu'elle suscite fascination ou inquiétude, la biométrie est bel et bien en passe de devenir la clé de voûte des systèmes contemporains de sécurité.
Philippe Testard-Vaillant
2. Laboratoire CNRS / Institut Eurecom.
3. L'identification consiste à associer une identité à une personne, la vérification à confirmer ou infirmer une identité proclamée.
4. Laboratoire CNRS / Universités Aix-Marseille-I, II et III / Ensam Aix-en-Provence / Université Toulon.
5. Laboratoire CNRS / Université Montpellier-II.
6. Laboratoire CNRS / Universités Aix-Marseille-I et III / Centrale Marseille.
7. Laboratoire CNRS / Université Paris-VI.
8. Voir sur le sujet www.afcp-parole.org.
Jean-Luc Dugelay,
jean-luc.dugelay@eurecom.fr
Hervé Glotin,
glotin@univ-tln.fr
Lionel Torres,
lionel.torres@lirmm.fr
Salah Bourennane,
salah.bourennane@fresnel.fr
Claude Barras,
claude.barras@limsi.fr