
Janez Potocnik
Pensez-vous que la France, qui préside l'Union européenne, va donner une nouvelle impulsion au processus de Lisbonne, comme elle l'a annoncé ?
J.P. : Oui, car la présidence française a fait de la recherche l'une de ses priorités. À l'heure où l'Europe peine à mobiliser les citoyens, voilà un sujet fédérateur et concret. Construire une Europe de la connaissance, c'est un projet auquel tout le monde peut adhérer : nos enfants auront-ils une bonne éducation ? L'Europe sera-t-elle le cadre d'une vie meilleure ? Que faire pour enrayer le changement climatique, développer de nouvelles sources d'énergie, lutter contre les épidémies etc. ? Ces sujets parlent profondément aux Européens. Bien sûr, l'environnement, la recherche et le développement font souvent partie des priorités des présidences qui se succèdent à la tête de l'UE. Une heureuse constance. Car en six mois, on ne peut pas faire de miracles. C'est le seul moyen d'avancer régulièrement.
Justement, pour avancer, l'UE souhaite créer un « Espace européen de la recherche » (EER). Où en est ce chantier ?
J.P. : S'il est important d'investir toujours plus, il est également primordial de savoir comment est dépensé l'argent. C'est pourquoi nous avons eu l'idée de créer l'espace européen de la recherche (EER ou ERA) : en coordonnant plus étroitement les politiques et les budgets nationaux avec les fonds européens, nous souhaitons éviter la fragmentation des dépenses et les doublons. De fait, la Commission s'est engagée à proposer cinq initiatives avant fin 2008. Chacune d'entre elles correspond à une attente des acteurs de la recherche, publics et privés. Elles portent sur la gestion des droits de propriété intellectuelle par les organisations publiques de recherche comme le CNRS ; la création d'un partenariat européen pour faciliter la mobilité des chercheurs entre pays, entre centres de recherche ou entre secteurs d'activité ; la programmation conjointe des agendas politiques nationaux sur des sujets de recherche dont l'enjeu dépasse les frontières, comme l'environnement ou la santé ; la création d'un cadre juridique européen pour les infrastructures de recherche ; et une stratégie de coopération internationale. À terme, cela doit nous permettre d'arriver à la cinquième liberté1 : celle de circulation des connaissances. Tout cela sera discuté pendant la présidence française. Nous avons bon espoir de faire certaines avancées d'ici à décembre, et d'élaborer une vision concrète et commune de ce que sera l'ERA, mais ne me demandez pas quand il sera réalisé… c'est entre les mains des États membres.
En attendant, l'UE a créé, en 2006, un Conseil européen de la recherche (CER) qui a pour mission de financer la recherche exploratoire ou fondamentale. Son premier appel à projets auprès des jeunes chercheurs a connu un vif succès, notamment auprès de ceux du CNRS2. Pourquoi ce Conseil ?
J.P. : Avec le CER, nous avons voulu susciter un nouvel état d'esprit : pour la première fois, une compétition individuelle et européenne basée sur l'excellence – sorte de Ligue des champions entre chercheurs – a créé une émulation entre les équipes, même au plan national. Le CER a également changé la perception que le reste du monde avait de l'Europe de la recherche. Nos concurrents et partenaires internationaux ont réalisé à quel point nous sommes engagés dans la bataille. Les recherches fondamentales nationales mais aussi européennes seront prises davantage au sérieux. Le CER a un grand avenir devant lui. Parallèlement, nous avons aussi créé l'Institut européen pour l'innovation et la technologie (EIT). C'est plus qu'un simple réseau et un peu moins qu'une véritable institution. Il s'agit d'un projet de long terme pour mettre en commun les trois côtés du triangle de la connaissance : l'éducation, la recherche, l'innovation. L'Institut, qui se met peu à peu en place, travaillera sur les sujets sociétaux majeurs qui restent à définir, même si l'énergie et le climat restent au cœur des préoccupations.
Pour financer l'Europe de la recherche, l'UE dispose du Programme cadre de recherche et développement (PCRD). Le 7e PCRD a un budget de près de 53,2 milliards d'euros pour son exercice 2007-2013, soit 60 % de plus que le précédent. Quelles sont ses priorités ?
J.P. : D'abord soutenir et stimuler la recherche européenne dans tous les domaines d'intérêt pour l'Europe, en cohérence avec les priorités politiques de la Commission européenne. Le PCRD a été divisé en quatre grands programmes : Coopération (promotion de la recherche collaborative par le financement de projets de recherche européens), Idées (promotion de la recherche exploratoire ; essentiellement mise en place du Conseil européen de la recherche), Personnes (promotion de la mobilité – essentiellement via le programme Marie-Curie) et Capacités (soutien au développement de capacités de recherches transnationales). Les recherches thématiques comme les biotechnologies, la santé, les technologies de l'information et de la communication ou l'environnement sont traitées dans chacun de ces programmes. Mais le PCRD n'est qu'une petite partie du budget européen en matière de recherche. 85 % des dépenses sont effectuées au niveau national. Construire l'Europe de la recherche repose donc en majeure partie sur la volonté des États membres, la Commission étant là pour faciliter, coordonner, les choses.
Mais dans nos pays, la recherche est aussi faite par le secteur privé. Comment comptez-vous encourager sa participation au financement de la recherche européenne ?
J.P. : L'implication des industriels, et du secteur privé au sens large, fait partie des priorités du 7e PCRD. Et de nombreux outils existent aujourd'hui, comme les Initiatives technologiques communes (ITC), qui visent à mettre en commun les fonds publics et privés sur des programmes spécifiques pour développer les innovations technologiques. Cinq domaines ont été identifiés pour l'instant : la recherche médicale, les nanotechnologies, l'aéronautique, l'hydrogène et les piles à combustibles, et les systèmes informatiques intégrés.
Pour les investisseurs privés, c'est un cadre dynamique et rassurant. Le plus souvent, ce sont eux qui poussent au partenariat avec l'Europe. Ainsi le projet Clean Sky, qui vise à développer des technologies propres pour le transport aérien, a été largement soutenu par Airbus.
Comment imaginez-vous le paysage européen de la recherche à l'horizon 2020 ?
J.P. : J'espère que la recherche européenne attirera plus d'étudiants, et de chercheurs étrangers. Qu'on sera tous plus européens dans l'âme, plus intégrés encore qu'aujourd'hui. Avec un vrai bond de la mobilité, de la coopération, de l'innovation et des programmes conjoints, plus d'infrastructures européennes, plus d'autonomie et de compétitivité des universités, plus d'attractivité pour les investisseurs privés, plus de coopération internationale... En un mot, j'espère qu'en 2020, la 5e liberté – la liberté de mouvement des connaissances – sera une réalité au sein d'un espace européen de recherche performant.
Comme l'Europe, la France de la recherche est aussi en pleine mutation. Quelle est votre opinion sur ces réformes ?
J.P. : En principe, je suis en faveur de tous les changements qui se fondent sur l'ouverture et la modernisation des systèmes de recherche. En ce qui concerne les universités, je soutiens toute initiative pour obtenir plus d'autonomie, de responsabilités et d'obtention de financements pour ce secteur. Cela doit se faire simultanément. Il y a donc des points encourageants. Mais il est dommage que le niveau de l'investissement moyen soit encore trop faible. Il faudrait surtout augmenter les investissements privés, ce qui stimulerait et attirerait d'autres formes de financements.
Le CNRS lui aussi est sur la voie de la réforme – avec l'adoption récente du plan stratégique « Horizon 2020 » qui prévoit notamment la création d'instituts par grands champs disciplinaires…
J.P. : Ce n'est pas à la Commission de se prononcer sur la pertinence des plans mis en œuvre en France. Pas plus qu'en Slovénie… La subsidiarité3 joue aussi dans le secteur de la recherche. C'est à chaque État membre de choisir le modèle qui lui convient le mieux. Le plus important, c'est qu'au CNRS ces changements soient en phase avec la modernisation, l'ouverture et la vision stratégique de la recherche européenne.
Dans l'avenir, voyez-vous le CNRS continuer à jouer un rôle majeur dans la structuration et l'animation de la recherche européenne ?
J.P. : Je constate qu'aujourd'hui, le CNRS est très actif dans de nombreux programmes du PCRD. Mais la réponse est entre ses mains …
Propos recueillis par Camille Lamotte et Fabrice Impériali
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>> à noter |
1. Les quatre autres libertés prévues dans l'espace économique européen sont : la libre-circulation des marchandises, des services, des capitaux et des personnes.
2. Voir www2.cnrs.fr/presse/communique/1270.htm
3. Principe selon lequel l'Europe intervient sur des actions que les États ne pourraient pas conduire eux-mêmes.