Brut, le marbre est une matière “inerte”, presque morte. Dès que l'homme la polit, la travaille, elle s'anime. Sa couleur éclate et sa lumière resplendit », explique avec passion l'historien de l'art Pascal Julien, chercheur au sein du laboratoire « France méridionale et Espagne : histoire des sociétés du Moyen Âge à l'époque contemporaine » (Fra.m.espa)
1. Appréciée pour sa résistance, son éclat et sa variété de couleurs, cette roche métamorphique
2 employée en architecture et en sculpture a su intriguer et fasciner l'homme depuis l'Antiquité.

Le Livre :
Marbres
De carrières en palais
De Pascal Julien et Jean-Claude Lepert, éd. Le bec en l'air, 2006, 24 x 28,7 cm, 272 pages, 320 photos et illustrations en couleurs – 48 €
À tel point que notre historien lui a consacré plusieurs années de recherche, qui ont abouti à un ouvrage très remarqué Marbres, de carrières en palais
3, réalisé avec le photographe Jean-Claude Lepert. Cette synthèse, qui retrace l'odyssée des marbres depuis la Renaissance, est une première sur un sujet peu abordé jusqu'ici en France. Seule la période antique avait fait l'objet de recherches en Italie. Dans son travail, Pascal Julien a abordé le marbre par toutes les facettes, de la symbolique aux techniques d'extraction, de transport et de taille en passant par l'historique de ses emplois.
C'est dans les années 2000, au sein du Laboratoire d'archéologie médiévale méditerranéenne
4, qu'il met en place son projet
5. Cet ancien ébéniste de formation, grand passionné des métiers artisanaux et des matières, souhaite rendre aux marbres ses lettres de noblesse. Il part alors sur le terrain, visite ou redécouvre plusieurs dizaines de sites en France, en Italie et en Espagne, rassemble une collection d'échantillons multicolore et s'entretient avec des professionnels, des carriers et des marbriers. «
Il fallait partir de la source même : les carrières. C'est pourquoi toutes ces rencontres étaient essentielles, insiste l'historien, pour comprendre ce matériau le plus concrètement possible ainsi que les métiers qui l'ont servi. »

© J.-C. Lepert
Pour le pavement de la chapelle du château d'Anet (1552), l'architecte Philibert de L'Orme fait une utilisation extraordinaire de marbres d'origines diverses. Il s'agit de la première œuvre religieuse de grande ambition en marbres assemblés.
Au-delà de la matière et de ses aspects techniques, Pascal Julien a nourri ses recherches aux sources d'archives, grâce à des documents inédits allant du XVI
e au XVIII
e siècle, trouvés en fonds publics et privés, en France comme en Italie. Il a également beaucoup utilisé les sources imprimées dont les thèmes allaient des écrits grecs et romains de minéralogie aux traités d'architecture classique européens en passant par les ouvrages des Pères de l'Eglise.
En suivant le parcours des marbres depuis les carrières jusqu'à certains monuments comme Saint-Pierre de Rome ou Versailles, Pascal Julien fait ressortir les dimensions multiples de la roche. Légendaires, philosophiques ou religieuses d'abord. On trouve toute sorte de fables. Certaines passent les barrières du temps, d'autres disparaissent, se transforment ou s'inventent au fil des siècles. «
Dans certaines carrières, conte l'historien, des crapauds, certainement entrés par une faille, se sont échappés lors d'extractions. De là s'est créée la légende selon laquelle les crapauds pouvaient naître dans les marbres. » Très rapidement, ces histoires populaires et le caractère magique de la pierre sont récupérés par l'Église.

© J.-C. Lepert
Colonnes en marbre incarnat du péristyle du grand Trianon à Versailles (1687-1688).
Le marbre possède ensuite une dimension politique. Il est porteur d'enjeux forts d'identité nationale. En France, Louis XIV souhaitait pour la construction de Versailles l'utilisation des matériaux les plus beaux et les plus chers du royaume. Afin de le satisfaire, Colbert, surintendant des Bâtiments du roi, a lancé des experts à la recherche de carrières perdues ou méconnues. Pour cela, ils ont exploré les Pyrénées, d'où sont issus les marbres d'Antin, le sarrancolin, le statuaire blanc de Saint-Béat, le petit antique d'Hèches, etc. Puis, ils se sont intéressés aux marbres du Languedoc, rouge incarnat, griotte, féline ou encore à ceux de Provence comme les marbres jaune et rose de Trets. L'existence de ces variétés aux « mille » couleurs a fait la particularité et le succès des carrières françaises. «
Louis XIV voulait faire de Versailles la vitrine de la France. Vitrine politique et diplomatique d'abord, vitrine artistique et technologique ensuite, vitrine des savoir-faire enfin », conclut l'historien.
Géraldine Véron