

© M. Roux/CNRS Photothèque
J'ai toujours été très attaché à cette maison… que je fréquente depuis plus de quarante ans ! » D'un geste ample, Philippe Janvier désigne les murs du Muséum national d'histoire naturelle… témoins de sa brillante carrière de paléontologue, dévolue à l'évolution des premiers vertébrés et couronnée en juin dernier par le grand prix scientifique de la Fondation del Duca. « La reconnaissance fait évidemment plaisir. Mais c'est aussi important sur le plan matériel, car la somme allouée couvrira en partie l'achat d'un scanner pour l'ensemble du Muséum, indispensable pour faire de la tomographie de fossiles ainsi que d'animaux actuels, de plantes, voire d'objets ethnologiques. » Son débit rapide vous entraîne illico dans le grand récit des origines de la vie. Et de la sienne, qui, à l'orée de la soixantaine, témoigne d'une curiosité intacte. Preuve en est sa passion récente pour la conservation des tissus mous d'organismes fossiles, par exemple les intestins ou le cerveau. Ce petit « miracle » naturel vient de la formation de « coques » de phosphate de calcium – sécrétées par les bactéries du milieu – autour des fossiles. « Ces tissus apportent une foule d'informations, qui bousculent parfois les relations de parenté entre grands groupes fossiles ! » Certains pairs sont incrédules ? Qu'importe. Philippe Janvier voit là une précieuse passerelle entre paléontologie et génétique du développement, car « la connaissance d'un état très ancien de structure molle peut éclairer sur certaines étapes du développement, comme la transition entre poissons et vertébrés terrestres ».
Pensez qu'à l'âge de jouer aux billes, le jeune tourangeau récupérait déjà de petits animaux morts pour reconstituer leurs squelettes ! Dès que possible, il filait rendre visite aux galeries du Muséum. Puis des études de paléontologie l'amenèrent à scruter un passé plus lointain que celui des mammifères. À 21 ans, le voici embarqué dans une expédition au Spitzberg, montée en 1969 par le CNRS et le Muséum d'histoire naturelle. Trois mois de fouilles fructueuses donneront le ton de sa carrière, avec la découverte des premiers vertébrés, des poissons cuirassés de 400 millions d'années. Il part ensuite à Stockholm faire ses armes sur les poissons primitifs et leurs descendants actuels. 1975. Il entre au CNRS, au Laboratoire de paléontologie, qu'il ne quittera plus. De ses trois années passées en Suède, le chercheur garde l'exigence du confort : « C'est important d'avoir les bons outils et les bons ordinateurs pour bien travailler. J'y veille constamment pour mon équipe. » Et de nous confier aussi son « horreur » des bureaux fermés à clef...
Paléontologie oblige, Philippe Janvier part régulièrement sonder les anciennes mers du monde. Iran, Turquie, Vietnam… En 1984, avec son élève de thèse, il exhume du sol bolivien un spécimen complet du plus ancien vertébré à squelette connu à l'époque, « une sorte de gros suppositoire entièrement couvert d'une carapace et d'écailles ». Et c'est le Sud de la Bolivie qu'il arpente désormais à la recherche de requins primitifs. En observant leur anatomie curieusement proche de celle des poissons osseux, il a donné un nouvel éclairage sur nos requins d'aujourd'hui : cartilagineux mais extrêmement évolués, ils auraient perdu la capacité de fabriquer de l'os. Ces recherches de longue haleine vont de pair avec nombre de collaborations transversales, ici des biologistes moléculaires, là des paléogéographes « indispensables pour restituer dans le passé la place des continents, des pôles et des tropiques, caverne d'Ali Baba de nouveaux fossiles ! ».
Puis Philippe Janvier d'évoquer avec malice ses travaux théoriques. Car sa découverte phare, en 1977, lui a valu « quelques problèmes ». « On croyait alors que le monde des vertébrés actuels et fossiles comprenait deux grands ensembles distincts, l'un sans mâchoires, l'autre avec. Mais au vu des poissons sans mâchoires très anciens ressemblant davantage à des requins qu'à des lamproies, j'ai compris qu'il existait une grande diversité d'espèces éteintes : elles illustraient les étapes successives de la mise en place des vertébrés à mâchoires. » Une théorie désormais admise par tous ses confrères.
D'ici à l'an prochain, il reprendra la direction de l'unité « Paléobiodiversité et paléo-environnements »1, déjà assumée entre 1996 et 2001… Une sorte de devoir envers le CNRS, au sein duquel il aura mené carrière heureuse. Et quand ses squelettes ne l'occupent pas ? Sa passion va à la paléobotanique et à ses spécialistes, « des gens gentils et sans conflit, qui font des découvertes fascinantes ». Bien d'autres choses le tentent encore. Un exemple ? Assister à un concert de musique techno… Un insatiable curieux, décidément.
Patricia Chairopoulos
1. Laboratoire CNRS / MNHN / Université Paris-VI.
Philippe Janvier
Muséum national d'histoire naturelle, Paris
janvier@mnhn.fr