
Professeur émérite d'histoire des États-Unis à la Sorbonne, président du Comité pour l'histoire du CNRS 1
États-Unis : l'heure du changement
Le 4 novembre prochain, les Américains éliront leur futur président et devront choisir qui, du démocrate Barack Obama ou du républicain John McCain, gouvernera la première puissance mondiale. En quoi ce scrutin diffère-t-il des précédents ?
André Kaspi : Quatre facteurs le rendent exceptionnel dans l'histoire des États-Unis : d'abord, c'est la première fois qu'un candidat métis – de père kenyan – reçoit l'investiture de son parti pour l'élection présidentielle ; ensuite, Obama et McCain sont des sénateurs qui n'ont pas l'expérience du pouvoir exécutif ; troisièmement, John McCain, à 72 ans, est le plus vieux des candidats à la présidence ; enfin, l'impopularité de George W. Bush, après ses deux mandats, est à son comble, et les Américains ont envie de tourner la page. C'est pourquoi d'ailleurs le thème du changement est aussi récurrent dans le combat électoral : si le président sortant avait été un héros, les candidats insisteraient plutôt sur la continuité !
Quels sont les sujets susceptibles de rallier l'opinion ?
A.K. : Il y a quelques mois, la situation en Irak préoccupait les Américains. Les candidats devaient se positionner sur la nécessité ou non de rapatrier les soldats, et fixer des délais. McCain a alors insisté sur la politique étrangère – son « point fort ». Aujourd'hui, les questions de politique intérieure l'emportent, et surtout la situation socio-économique : prix de l'essence, crise du crédit immobilier, délocalisations, chômage, insuffisance de la couverture médicale, etc. Les deux candidats doivent en tenir compte dans leur programme. Les questions culturelles sont également essentielles : la société américaine est très marquée par la religion. Cet électorat religieux représente jusqu'à un Américain sur cinq ! D'où le fait que l'avortement soit au cœur des débats, comme la recherche sur les cellules souches ou le mariage homosexuel.
Mais plus encore qu'un programme, les Américains choisissent une personnalité. Ils veulent s'assurer que leur candidat a le caractère et l'expérience pour conduire la nation, la représenter et la sortir des difficultés. Or, pour l'instant, je dirais qu'Obama et McCain ont encore tous deux leurs chances : de nombreux électeurs n'ont toujours pas pris leur décision.
Ces élections reflètent-elles des mutations dans la société américaine ?
A.K. : Absolument. D'une part, l'investiture d'un métis témoigne d'un changement fondamental : la société américaine ne repose plus sur l'hostilité interraciale – rappelons que la ségrégation existait encore dans les années 1960. Désormais, elle est entrée dans une ère postraciale. Ainsi, si Obama se réclame de la communauté noire, il ne se présente pas comme le candidat des noirs. Le temps du combat minoritaire est passé. D'autre part, les Américains ont perdu leur traditionnel optimisme au cours des cinq dernières années : ils se demandent dans quel sens évolue leur société, s'ils continueront à avoir un niveau de vie élevé… Pourquoi ?
La position des États-Unis dans le monde est moins dominante qu'avant : la Chine monte en puissance et l'Europe joue un rôle économique important. Et puis l'économie américaine traverse des difficultés qui mettent en question le mode de vie des Américains.
En quoi le choix des deux colistiers est-il stratégique ?
A.K. : Il permet d'équilibrer le « ticket », sur un plan géographique, idéologique, etc. En choisissant Sarah Palin, McCain, qui avait suscité la méfiance des républicains les plus conservateurs par son indépendance et ses positions centristes, fait un geste envers eux. Si Obama a opté pour Joseph Biden, c'est parce qu'on a pu lui reprocher de manquer de compétence dans le domaine international, ou de ne pas avoir assez suscité la sympathie des milieux ouvriers.
Le monde entier semble passionné par ces élections…
A.K. : Chacun des gestes accomplis aux États-Unis prend en effet une dimension internationale. Pourtant seuls les Américains votent ! Cela tient à la mondialisation de l'information et à la position de ce pays dans le monde, mais pas seulement. L'originalité des candidats compte aussi. Tout comme l'impopularité de George W. Bush. Tandis que d'habitude, ces élections inspirent plutôt du découragement aux Européens, ils pensent aujourd'hui que les choses vont changer… en mieux !
Propos recueillis par Stéphanie Arc
1. Auteur de Comprendre les États-Unis d'aujourd'hui (Perrin, coll. « Tempus », 2008) et Les Juifs américains (Plon, 2008). Il vient de publier une version enrichie des Américains, de 1607 à nos jours (2 vol., coll. « Points-Histoire », éd. du Seuil).
André Kaspi
Comité pour l'histoire du CNRS, Paris
akaspi@cnrs-dir.fr