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3 questions à…Isabelle Veyrat-Masson

3 questionsTélévision et histoire, la confusion des genres
Docudramas, docufictions et fictions du réel

Éd. De Boeck / INA, coll. « Médias Recherches », mai 2008, 224 p. – 22 euros
Isabelle Veyrat-Masson est directrice de recherche au CNRS et directrice du laboratoire « Communication et politique » du CNRS.

Vous proposez ici la première recherche en France sur le mélange entre fiction et documentaire dans les émissions historiques de la télévision : d’où vous est venu ce projet et qu’entendez-vous par le terme de « faux » que vous utilisez à plusieurs reprises ?
Par « faux » j’entends ici l’« imitation d’une chose vraie » et non pas tromperie. Ce projet est né d’une sorte de sidération. Je travaille depuis toujours sur la question de l’histoire à la télévision française, et après avoir constaté une diminution de l’intérêt pour les questions historiques dans les années 1980, j’ai vu réapparaître un goût pour l’histoire à travers un genre nouveau : le mélange de documentaire et de fiction avec, en complément, une très forte utilisation d’effets numériques. Ce nouveau genre, que les Anglais appellent docufiction, a plusieurs origines en France, dont le docudrama (vif succès dès les débuts de la télévision : La caméra explore le temps). Le docudrama est une fiction qui repose sur des éléments documentaires très solides, à la différence du docufiction qui juxtapose documentaire, fiction et effets numériques. Existaient aussi des hybrides mêlant des éléments de documentaire et de fiction (L’hôtel du Parc, de Pierre Beuchot, qui n’avait pas craint de fabriquer de fausses archives), mais ce genre a pratiquement disparu au profit du docufiction, qui a quasiment envahi le paysage international. Et ce qui m’a sidérée, c’est que ce genre étrange qui, d’une certaine manière, allait à l’encontre de tout ce qui faisait le propre de l’histoire (le respect des archives, la recherche du Vrai), la communauté scientifique non seulement ne le condamnait pas, mais réagissait à peine et parfois, même, participait soit comme conseiller (Hitler, Ian Kershaw) soit comme auteur (L’odyssée de l’espèce, Yves Coppens).

Comment expliquez-vous l’émergence de ce genre dans notre société ?
Notre société est marquée depuis le XIXe par un double goût : celui pour le réel – le succès de la télé-réalité en est un signe actuel –, et celui pour la fiction (cinéma, roman). Ces trois genres, docufiction, docudrama et fiction du réel1 sont au cœur de ces deux passions, mais reconnaissons que l’histoire se trouve parfois en bizarre compagnie. La télévision a des contraintes spécifiques, elle veut du neuf, et l’histoire ne lui propose que du « vieux » (images cent fois utilisées, « usées »). Ces trois genres, en fabriquant des images, renouvellent le « stock » et, ce faisant, fabriquent du « faux » pour dire le « vrai ». Voici pour moi les ingrédients du succès international de ces nouvelles formes.

Vous ne condamnez pas mais semblez, tout de même, tirer une sonnette d’alarme ?
Mon étude est d’abord un travail empirique, mais il se conclut par un constat un peu inquiétant face à ce chambardement des esprits, à ce chassé-croisé des certitudes et à cette multiplication de chimères. La critique des sources et la remise en cause de l’histoire comme science ont provoqué un grand scepticisme chez les historiens. Dans cette confusion des images, des sons, du réel et de l’inventé, le public est seul. Heureusement, les téléspectateurs ont de plus en plus de moyens à leur disposition (internet, etc.) et d’esprit critique pour, souvent, choisir, malgré les « ruses » des réalisateurs, entre le faux et le vrai. À ce propos, le Festival de Cannes vient d’offrir la Palme d’Or à une fiction du réel 2

Propos recueillis par Léa Monteverdi

Notes :

1. Reconstitution à l'aide d'acteurs de faits réels et très récents (ex. : l'affaire Villemin).
2. Entre les murs, de Laurent Cantet.


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