Quel est le lien entre un gobelet en argent, une noix de coco peinte, deux haches cérémonielles, un brûle-parfum en nacre et argent, un boléro en plumes de perroquet multicolores Jean-Paul Gaultier et une nef réalisée avec des emballages Coca-Cola ? Aucun, semble-t-il. Et pourtant, tous ces objets sont «
l’expression d’une création humaine née de la rencontre des mondes européens et des sociétés d’Asie, d’Afrique et d’Amérique. Ils donnent à voir la complexité des sociétés, observe Serge Gruzinski, spécialiste du Nouveau Monde et commissaire de l’exposition « Planète métisse : to mix or not to mix ? »
2.
Des sociétés qui ne subsistent et ne se reproduisent qu’à travers l’échange, l’assimilation et la création d’idées nouvelles ».
Dès les premiers contacts entre l’Homo sapiens et l’homme de Neandertal, des matériaux, des formes, des croyances ou des idées se sont mélangés. Ils ont ainsi donné naissance aux premiers objets métis. Mais, c’est au XVe et au XVIe siècles qu’ils se multiplient et se propagent aux quatre coins de la planète3. Choc des civilisations, rencontre des continents, autant de facteurs qui ont favorisé la création de ces objets euro-américains, euro-africains ou euro-asiatiques.

© P. Gries/Musée du quai Branly
De nombreux tableaux de l'époque coloniale représentent comme ici au Mexique un métissage entre les colons et la population locale.
L’objet métis est difficile à saisir parce qu’il mêle de nombreuses manières de vivre, de croire et de penser. En 1539 à Mexico, les Indiens réalisent une mosaïque de plumes. Vingt ans après la conquête espagnole, elle est une réinterprétation d’une scène chrétienne tirée d’une gravure européenne du XV
e ou du XVI
e siècle : La messe de saint Grégoire. Cette rencontre de la gravure européenne et de l’art ancestral des plumassiers mexicains en fait un véritable objet métis. Comme l’illustre cet exemple, derrière ces métissages culturels, il y a une histoire, souvent liée à des rapports de force et de domination. Contraints de s’adapter, les peuples colonisés ont intégré les modèles culturels européens. Ils ont réussi à se les approprier totalement.

© Nat. Portrait Gallery, London (photo) et P. Gries/V. Chenet/Musée du quai Branly (statuette)
La vogue internationale de la photographie (ici, Victoria est entourée du prince et de la princesse de Galles, Édouard VII et Alexandra) a rendu populaire l'image de la reine Victoria en Afrique. Cette statuette en bois du Nigéria en est une parfaite illustration.
Au XIX
e siècle, à l’époque coloniale, un artiste nigérian s’inspire de portraits officiels de Victoria, reine d’Angleterre et impératrice des Indes. Sans jamais oublier les éléments traditionnels de sa culture (la tête mesure plus de la moitié de la hauteur du personnage), l’artiste la transforme en une statue africaine en bois sculpté
4. «
Cette statuette qui a inspiré l’affiche traduit, à sa manière, l’acceptation de la souveraineté de Victoria par les populations locales. Mais pas à n’importe quel prix, insiste Serge Gruzinski,
puisqu’elle est représentée de façon à être assimilée au panthéon royal yoruba. »
Toujours en mouvement, le métissage voyage d’un continent à l’autre, se modifie et s’enrichit. Aujourd’hui, le processus se poursuit et s’accélère avec l’évolution des nouvelles technologies comme Internet. Il touche une part toujours plus grande de la production artistique de notre société. À son tour, le cinéma puise dans les cultures du monde. Ainsi, les films asiatiques reprennent un certain nombre de codes du western ou du glamour hollywoodien. De même, les films d’arts martiaux, essentiellement chinois, influencent tout un pan du cinéma américain. Même les dessins animés se métissent ! Le manga, inspiré de Walt Disney, est devenu lui aussi une véritable source d’inspiration pour Hollywood.

© P. Gries/Musée du quai Branly
Radio enveloppée de perles de verre originaire d'Afrique du Sud. Beaucoup de musiques populaires du XXe siècle, comme le jazz ou la salsa, restent attachées à l'histoire de l'esclavage des Noirs dans le monde.
Des arts dits premiers à la musique en passant par le septième et le neuvième art (bande dessinée), rien n’échappe aux métissages. «
Si aujourd’hui les mondialisations économique et technologique vont de pair avec l’universalisation des métissages c’est parce que, conclut Serge Gruzinski,
les deux processus sont liés depuis plusieurs siècles. »
Géraldine Véron
Planète métisse, to mix or not to mix ? Exposition jusqu’au 19 juillet 2009, musée du Quai-Branly, Paris >> À lire Planète métisse, to mix or not to mix ?, catalogue de l’exposition, sous la direction de Serge Grunzinski, coéd. musée du Quai-Branly / Actes Sud, 224 pages, 2008 >> En ligne Planète métisse, to mix or not to mix ? : www.quaibranly.fr |