

© J.-F. Dars/CNRS Photothèque
Il sort d’un immense bâtiment en verre, place Rogier, à Bruxelles, où se tiennent des commissions du 7e Programme-cadre européen de recherche et développement (PCRD). Olivier Voinnet a 35 ans. Grand gaillard en jean et pull décontracté, cheveux longs noués, il fait partie des experts choisis pour évaluer les demandes de financement de projets de recherche venus de toute l’Europe. Directeur de recherche CNRS à l’Institut de biologie moléculaire des plantes, à Strasbourg, ce jeune généticien sait que sa discipline, centrée sur le rôle d’un certain type d’acide ribonucléique (ARN), a le vent en poupe.
Copie « inversée » de l’acide désoxyribonucléique (ADN) qui porte le code génétique de chaque individu, l’ARN est surtout connu pour son rôle de messager : c’est lui qui transmet les informations du code génétique aux cellules chargées de fabriquer les protéines d’un être vivant. « Mais il existe aussi des morceaux d’ARN, beaucoup plus petits que l’ARN messager, et qui jouent un rôle d’inhibiteurs », explique le jeune chercheur. En clair, ils bloquent l’expression d’un gène. C’est ce phénomène dit d’ARN interférence, découvert dans les années 1990 et dont il entend parler en licence, qui lui a donné le virus de la biologie moléculaire, après quelques années d’études menées sans conviction en classe préparatoire. « La répétition d’exercices sans véritable réflexion ne m’intéressait pas du tout… », se souvient-il, bien plus intéressé par les mécanismes fondamentaux.Comme cette ARN interférence vient d’être découverte chez les plantes1, il choisit une option de biologie végétale en maîtrise, et pour son DEA, à l’Institut national d’agronomie, il se concentre sur la biodiversité et l’adaptation des plantes cultivées. « Cet ARN, qu’on a si longtemps ignoré, est indispensable à leur développement, explique le chercheur. Il permet aux cellules souches, identiques au départ, de se différencier et d’acquérir leur identité. » Bref, de devenir une cellule de la tige, ou d’une feuille, etc. avec toutes les spécificités que cela demande. « Et une fois cette identité acquise, encore faut-il la conserver ! » Une cellule aurait en effet vite fait de perdre la boule si ces petits ARN ne veillaient pas à inhiber toute dérégulation.
Plus tard, lors de sa thèse, qu’il effectue en Angleterre dans le laboratoire de David Baulcombe, son « mentor » et pionnier de l’ARN interférence, Olivier Voinnet s’illustre en mettant en évidence une autre facette de ces petits ARN : leur rôle antiviral. Ce qui lui vaut même le prix du « Jeune scientifique de l’année 2002 » décerné par le prestigieux magazine Science. Ces ARN interférents pourraient-ils avoir des applications thérapeutiques ? « Il est encore trop tôt pour envisager de vraies retombées médicales », modère rapidement le jeune généticien, même si, aux États-Unis, on les teste déjà contre le virus du Sida ou dans les cas de dégénérescence maculaire, maladie de la rétine qui entraîne la perte de la vision centrale. « Injecter des ARN qui miment notre propre système de régulation génétique et interfèrent avec lui est encore très hasardeux en l’absence de véritable compréhension du mécanisme sous-jacent », met en garde le généticien, sur lequel les récompenses ont un peu tendance à pleuvoir. L’an dernier, quatre ans après la médaille de bronze, le CNRS lui a décerné la médaille d’argent, une récompense très rare pour un si jeune chercheur. Il a également reçu le grand prix 2006 de la Fondation Schlumberger pour l’éducation et la recherche et le grand prix 2007 de la Fondation Liliane Bettencourt pour les sciences du vivant. Il est enfin membre permanent de la prestigieuse European Molecular Biology Organization (EMBO). Tout comme ces petits ARN pas si silencieux, qu’on pourra peut-être un jour utiliser à loisir pour « annuler » n’importe quel gène in vivo, les recherches d’Olivier Voinnet pourraient bien contribuer à révolutionner la génétique…
Charline Zeitoun
>> Consultez les « Talents » du CNRS sur :
www.cnrs.fr/fr/science-direct/talents.htm
1. Huit ans après leur découverte fondatrice sur ce sujet, les Américains Andrew Z. Fire et Craig C. Mello ont reçu le prix Nobel de médecine, en 2006.
Olivier Voinnet,
Institut de biologie moléculaire des plantes, Strasbourg
olivier.voinnet@ibmp-ulp.u-strasbg.fr